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À quoi se compare la victoire par K.-O. d’Artur Beterbiev sur Tavoris Cloud dans l’histoire de la boxe québécoise?

Par Martin Achard

[Note de l’auteur: Un post que j’ai fait paraître sur la page facebook de 12rounds.ca au lendemain de l’impressionnant K.-O. au 2e round de Tavoris Cloud par Artur Beterbiev a suscité des commentaires et des débats extrêmement intéressants. Je reprends ici une partie de ce post sous forme d’article, mais avec de nombreux ajouts et des raffinements que m’ont inspirés les interventions de ceux qui ont eu l’amabilité de participer, sur Facebook, à la discussion. J’en profite pour les remercier publiquement ici.]

Il existe plusieurs façons de juger du caractère impressionnant d’un K.-O. ou T.K.O. en boxe. L’une d’entre elles repose uniquement sur la beauté ou le caractère spectaculaire de la mise hors de combat. Selon ce critère, purement esthétique, même un affrontement de quatre rounds, disputé entre deux boxeurs débutants qui ne sortiront jamais de l’anonymat, peut donner lieu à une conclusion mémorable. Une recherche de quelques secondes sur Youtube donnera de nombreux exemples du type de K.-O. ou T.K.O. dont je parle ici.

Une autre façon, qui est sans doute la plus courante, est d’additionner à la beauté esthétique ou au caractère spectaculaire l’importance relative du combat dans lequel la mise hors de combat est survenue. Si on utilise une combinaison de ces deux critères, on pourrait ainsi prétendre que le K.-O. signé en 2001 par Éric Lucas aux dépens de Glenn Catley dans leur second duel est le plus impressionnant de l’histoire de la boxe québécoise. En effet, non seulement Lucas y a assommé Catley d’une seule droite, tellement dévastatrice qu’elle a envoyé l’Anglais au tapis pour plus d’une minute, mais il a raflé au passage le titre des super-moyens du WBC, accédant par le fait même au rang de champion mondial de l’une des trois «grandes» organisations.

Je signale deux autres K.-O. ou T.K.O. appartenant à l’histoire de la boxe québécoise et qui, en fonction des deux critères précédemment identifiés, pourraient être mis sur le même rang que Lucas-Catley 2: la victoire d’Arturo Gatti sur Leonard Dorin (impliquant le titre WBC des super-légers) et la victoire de Lucian Bute sur Librado Andrade (impliquant le titre IBF des super-moyens) dans leur second duel. Il ne s’agit pas des seuls exemples possibles, bien entendu, mais ils me suffiront pour illustrer mon propos dans la suite de cet article.

sans-titreEst-il possible de comparer le K.-O. de Beterbiev sur Cloud aux triomphes tout juste cités de Lucas, de Gatti et de Bute? Il ne saurait faire de doute que la victoire de l’ancien champion du monde chez les amateurs fut incroyablement spectaculaire. Comme je l’ai écrit dans ma description le soir du combat, sa façon d’attaquer Cloud et de l’ébranler par des séries de violents crochets délivrées à courte distance m’a spontanément rappelé des images de Jack Dempsey, l’ancien champion des poids lourds de 1919 à 1926. Une comparaison avec Dempsey, un cogneur légendaire et l’homme dont le style électrisant fut la principale raison de l’ascension de la boxe au rang de sport majeur dans les années 1920, est en un sens le compliment ultime qu’on puisse adresser à un boxeur.

imagesMais peut-on vraiment dire que le combat Beterbiev-Cloud, disputé pour le titre du North American Boxing Association (NABA), avait la même importance que Lucas-Catley 2, Gatti-Dorin ou Bute-Andrade 2, tous des combats disputés pour des titres mondiaux reconnus? Il paraît facile de nier la chose. Par ailleurs, certains pourraient faire valoir que Catley était moins sur la pente descendante au moment où il a affronté Lucas pour la seconde fois que ne l’était Cloud contre Beterbiev. Quant à Dorin et à Andrade, ils n’étaient même pas sur le retour lorsqu’ils se sont mesurés à Gatti et à Bute. Ils étaient alors plutôt au sommet – ou, du moins, près du sommet – de leur art. On pourrait donc être tenté, sur la base de ces faits, de dévaluer la victoire du boxeur tchétchène.

Faut-il alors forcément, dans la liste des K.-O. ou T.K.O. les plus impressionnants et importants de l’histoire de la boxe québécoise, mettre Beterbiev-Cloud une bonne coche en-dessous de Lucas-Catley 2, Gatti-Dorin ou Bute-Andrade 2? Ma réponse à cette question pourra surprendre au vu des arguments, tous valables, que j’ai moi-même invoqués plus haut, mais je dirais que non, par nécessairement.

En réalité, tout dépend des critères qu’on utilise pour déterminer l’importance d’un K.-O. ou T.K.O. Il n’y a en effet aucune nécessité, à une époque comme la nôtre, où prolifèrent de façon ridicule les titres «mondiaux», d’attacher une importance décisive au fait qu’une mise hors de combat soit survenue à l’occasion d’un combat pour un titre «mondial». Il est bien plutôt raisonnable de voir cette considération comme secondaire.

Par ailleurs, bien que Catley, Dorin et Andrade aient été capables d’appartenir de façon légitime, pendant un certain temps, à un top 10 objectif de leurs divisions respectives (je parle ici d’un top 10 comme celui établi, par exemple, par The Ring Magazine), aucun n’a jamais réussi, au cours de sa carrière, à mettre en place une séquence de victoires comparable à celle qu’a connue Cloud de 2008 à 2012, alors qu’il a défait tour à tour Julio Cesar Gonzalez, Clinton Woods, Glen Johnson, Fulgencio Zuniga, Yusaf Mack et Gabriel Campillo. Cette série de triomphes, en effet, a permis à l’Américain de s’imposer comme l’un des deux, trois ou quatre meilleurs boxeurs de sa division pendant plusieurs années, un accomplissement dont ne peuvent se piquer ni Catley, ni Dorin, ni Andrade.

Enfin, il est indéniable que, avant d’affronter Beterbiev, Cloud avait démontré à un plus haut degré que ne l’ont jamais fait Catley, Dorin ou même Andrade ses excellentes capacités d’encaisseur. Les visites au plancher lui étaient inconnues en 26 combats professionnels, incluant un duel contre un méga-cogneur du nom d’Adonis Stevenson. La solidité hors du commun de «Thunder» était donc établie au-delà de tout soupçon.

10685610_709461082456643_382932024444853247_nQue conclure de ces observations? Que si le K.-O. signé par Beterbiev contre Cloud peut être jugé, à certains égards, moins impressionnant que les mises hors de combat réalisées par Lucas, Gatti et Bute, il peut également être jugé, à d’autres égards, plus impressionnant. Et ce constat soulève immédiatement la question suivante: à quoi convient-il alors de comparer, dans l’histoire de la boxe québécoise, la victoire obtenue par Beterbiev? Quels autres K.-O. ou T.K.O. ont été passés à un adversaire qui, au moment de l’affrontement, était peut-être sur la pente descendante, mais pouvait néanmoins se targuer d’avoir déjà occupé, dans le monde du noble art, un statut particulier et universellement reconnu, en plus d’avoir déjà fait la preuve indéniable de la solidité exceptionnelle de son menton ou de sa défensive?

Je vois deux victoires qui, sur la base de ces critères, peuvent être mises dans la même catégorie que l’impressionnante performance de Beterbiev. Et elles sont toutes les deux le fait du boxeur québécois qui, de par son succès sur la scène internationale, a ouvert dans les années 1980 de nouveaux horizons à la boxe au Québec. Je les présente ici en ordre chronologique. Prenez note qu’aucun des deux combats n’impliquait un titre, mondial ou autre.

Matthew Hilton TKO4 Vito Antuofermo

1620939_521448607973905_1653976251_nHilton n’avait que 19 ans lorsque, le 20 octobre 1985, il s’est mesuré au Forum de Montréal à l’ancien champion linéaire et unifié des poids moyens Vito Antuofermo, un dur à cuire dont la solidité du menton était telle qu’elle l’avait déjà aidé à décrocher un verdict nul en quinze rounds contre Marvelous Marvin Hagler.

Le résultat fut une raclée magistrale et inoubliable, qui dépassa tous les espoirs fondés dans le jeune représentant des «Fighting Hilton». Il importe peu que Matthew n’ait jamais réussi, dans ce combat, à faire tomber Antuofermo. L’essentiel est que, en seulement 12 minutes d’action, il ait tellement défiguré son adversaire par ses coups de puissance que l’arrêt des hostilités s’est imposé comme une nécessité absolue entre les quatrième et cinquième reprises. Notamment, une partie entière des lèvres d’Antuofermo était à ce point coupée qu’elle menaçait de se détacher du reste de son corps. On comprendra sans peine qu’après une telle dégelée, l’Italo-Américain, même s’il n’était âgé que de 32 ans, choisit de ne jamais remettre les pieds dans un ring.

Matthew Hilton KO9 Wilfred Benitez

Le 15 février 1986, moins de quatre mois après avoir détruit Antuofermo, Hilton est remonté dans l’arène, à l’Aréna Paul-Sauvé et devant les caméras de la télévision américaine, pour se frotter à l’ancien triple champion du monde Wilfred Benitez, l’un des grands boxeurs défensifs de l’histoire, dont les exploits lui ont valu d’être élu à l’International Boxing Hall of Fame (IBHOF) en 1996. Les magistrales habiletés de boxe du Portoricain ne posèrent cependant aucune difficulté à Matthew dans ce combat. Il remporta aisément tous les rounds et mit complètement K.-O. son illustre rival d’une splendide droite au 9e.

Est-il possible, comme certains ont tenté de le faire, de radicalement dévaluer la performance offerte par Matthew ce jour-là, en prétendant que Benitez – qui avait remporté son premier titre mondial à l’âge de 17 ans – était physiquement diminué à l’époque et n’était plus que l’ombre de lui-même? Je ne crois pas qu’on puisse, sans être de mauvaise foi, s’aventurer trop loin dans cette voie. Considérez en effet ces faits: en février 1986, Benitez n’était malgré tout âgé que de 27 ans, et son duel contre Hilton fut précédé d’une victoire contre un adversaire possédant une fiche de 21-1-0, et suivi d’une victoire contre un adversaire possédant une fiche de 19-0-0. Une chose est certaine: plusieurs journalistes américains jugèrent extrêmement impressionnante la performance de Hilton, et le considérèrent à partir de ce moment comme un prospect de tout premier plan.

sans-titre (7)Un autre fait qui permet de prendre la mesure de l’exploit réalisé par Matthew dans son combat contre Benitez est le suivant. Le seul autre boxeur québécois de l’époque moderne qui ait déjà vaincu un ou des membres de l’IBHOF est la vedette de l’après-guerre Johnny Greco, qui a remporté, au cours des années 1949 et 1950, une décision contre Beau Jack et une autre contre Bob Montgomery. Hilton est donc l’unique boxeur québécois de l’époque moderne à avoir mis K.-O. un membre de l’IBHOF.

C’est pourquoi, si l’on cherche à juger les plus grands K.-O. ou T.K.O. de l’histoire de la boxe québécoise d’après le sous-ensemble précis de critères que forment le statut particulier de l’adversaire dans l’histoire du noble art et la solidité avérée de son menton ou de sa défensive, il faudra sans doute placer la victoire de Hilton sur Benitez devant celle de Beterbiev sur Cloud. Mais il est en revanche tout à fait possible de placer ce dernier combat devant Hilton-Autuofermo, surtout si l’on tient compte du fait que Beterbiev a réussi à envoyer Cloud au tapis pas moins de quatre fois en 3 minutes et 38 secondes d’action.

10363891_653742051361880_5080065212492629276_nJe ne saurais évidemment conclure cet article sans parler de la victoire par K.-O. au premier round d’Adonis Stevenson sur Chad Dawson en 2013. Il aura sans doute paru curieux à certains que j’ai pas fait mention de ce combat auparavant, mais c’est parce qu’il m’apparaissait nécessaire de d’abord faire le tour de tous les principaux critères pouvant être utilisés pour juger le caractère impressionnant d’une mise hors de combat. Or si l’on considère ensemble tous ces critères, il devient alors évident que la victoire d’Adonis sur Dawson est LE K.-O. le plus impressionnant de l’histoire de la boxe québécoise. Voici pourquoi:

  • Il fut acquis dès le premier round grâce à une main arrière d’une beauté inoubliable.
  • Il permit à «Superman» de mettre la main sur le titre linéaire des mi-lourds (un exploit beaucoup plus remarquable et significatif que la conquête du titre WBC, qui était aussi en jeu).
  • Il fut réalisé contre le champion linéaire des 175 livres, un boxeur qui, de surcroît, appartenait depuis plusieurs années au top 3 de sa division, et qui peut revendiquer une victoire contre un futur membre de l’IBHOF, à savoir Bernard Hopkins.
  • Il fut réalisé contre un boxeur ayant déjà démontré ses excellentes habiletés défensives.

C’est donc à tout égard que le K.-O. signé par Stevenson contre Dawson est exceptionnel. Et il faudra probablement attendre longtemps avant que, dans l’histoire de la boxe québécoise, il soit surpassé ou même simplement égalé.

Crédit photo: PhotoZone, Jay Tevan

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