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Entretien avec Ariane Fortin

Ariane Fortin conférencière

Par Simon Traversy

Il y a de ces personnes qui se fondent dans le décor alors que d’autres, bien au contraire, ont le don de se faire remarquer peu importe où elles se trouvent. Peu importe l’endroit, Ariane Brochu-Fortin, ex-olympienne retraitée depuis 2016, ne laisse certainement personne indifférent. Son impressionnant bagage pugilistique, son ambition ainsi que son charisme magnétique constituent sa carte de visite qu’elle laisse derrière elle partout où elle va.

Ariane Fortin Je pourrais vous énumérer tous ses accomplissements réalisés dans les rangs amateurs mais mon intro deviendrait aussi longue que l’entrevue. À vrai dire, lorsque l’idée de passer Ariane en entrevue m’a traversé l’esprit, je me suis dit qu’avec une telle fougue, mieux valait l’interviewer tôt que tard. Et je n’avais pas tort; elle bouge a vive allure, et avec tous ses projets personnels qui se multiplient de semaine en semaine, l’information recueillie devient vite obsolète, ce que je me suis rapidement rendu compte il y a quelques jours alors que je révisais le tout. Alors sans plus tarder, c’est avec beaucoup de plaisir que je vous présente : Ariane Brochu-Fortin.

12 Rounds : De quelle région proviens-tu et à quel âge as-tu commencé à boxer?

Ariane Fortin : Je suis de Québec et j’ai commencé à boxer à l’âge de 16 ans.

12 Rounds : Quelle a été ton inspiration? Qui ou quoi t’a poussé vers ce sport?

Ariane Fortin : Le film Girlfight mettant en vedette Michelle Rodriguez m’a servi d’inspiration. Après avoir vu ce film, j’ai vraiment eu envie de découvrir ce sport.J’ai cherché un gymnase où m’entraîner, je me suis inscrite, et ce fut le début d’une belle aventure qui est très loin d’être terminée.

12 Rounds : Combien de combats une boxeuse d’élite mondiale peut-elle faire en moyenne par année au niveau amateur?

Ariane Fortin : C’est très variable, je dirais 15 en moyenne en ne comptant que ceux sur le circuit international.

12 Rounds : Quels sont les impondérables avec lesquels une boxeuse d’élite mondiale doit composer?

Ariane Fortin face à Mary SpencerAriane Fortin : Je te dirais sans aucun doute les blessures. Parfois, on n’a pas le choix de continuer à compétitionner malgré des blessures pour conserver son classement et ses privilèges. Il faut toujours bien évaluer la situation et avoir une équipe de professionnels pour nous conseiller dans ce cas-là.

12 Rounds : On entend souvent parler de boxeurs retraités qui ont fait, ou qui envisagent de faire, des retours (risqués) dans le ring, es-tu, ou plutôt, passes-tu présentement par- là?

Ariane Fortin : L’idée de faire un retour sera toujours attrayante, mais j’ai bien mûri ma décision et je n’y reviendrai pas. J’ai toujours dit qu’il faut savoir pourquoi on boxe. Lorsque l’envie nous prend de revenir, il faut se rappeler qu’on a atteint ses objectifs, qu’on est rendu ailleurs et que d’autres beaux défis nous attendent.

Boxer, c’est faire un pari avec sa santé. Même si on ne subit pas de commotions et même si on a de bonnes habitudes de vie tout au long de sa carrière, on court le risque d’avoir des séquelles des décennies plus tard. Par respect pour soi et pour le sport, il faut écouter sa raison plus que son cœur quand il s’agit de retour.

Beaucoup de boxeurs et boxeuses ne se valorisent que par la boxe pendant la majeure partie de leur vie, et c’est une des raisons qui fait que c’est dur de passer à autre chose quand on accroche les gants. De là l’importance de planifier son après-carrière, mais aussi d’avoir d’autres champs d’intérêts pendant sa carrière.

12 Rounds : Et pourquoi prendre sa retraite à 32 ans ?

Ariane Fortin a RioAriane Fortin : Je n’ai jamais voulu boxer « trop longtemps ». Donc, après les Jeux de Londres (auxquels je n’ai pas participés), j’en suis arrivée aux deux choix suivants : soit faire le virage chez les pros, soit demeurer dans les rangs amateurs un autre 4 ans afin de me qualifier pour les Jeux de Rio (2016). Le choix n’a pas été si difficile; en fait, le vrai défi pour moi était vraiment chez les amateurs, car en boxe féminine, c’est là que les meilleures boxeuses se trouvent.

12 Rounds : As-tu des séquelles de ta carrière de boxeuse?

Ariane Fortin : Non, mais tu vois, ça on le saura seulement dans une vingtaine d’années lorsque je serai âgée. Lorsqu’une personne « normale » a un blanc de mémoire, d’ordre général, elle n’ira pas chercher plus loin. Toutefois, lorsque ça l’arrive à un(e) pugiliste, surtout retraité(e) comme moi par exemple, tu commences à te demander si ton blanc de mémoire est lié à ton ancienne profession. Du moins, c’est ce qui me traverse l’esprit lorsque j’oublie quelque chose ou que je m’enfarge dans mes mots. Même si c’est minime, ça fait peur, c’est certain.

12 Rounds : Quels sont tes projets actuels ?

Ariane Fortin : Je donne de plus en plus de conférences et d’ateliers en préparation mentale dans les écoles et les sport-études, mais ce qui me tient le plus à cœur, c’est mon projet « Boxe en éduc ». Je travaille principalement là-dessus ces temps-ci… c’est un projet de boxe dans les cours d’éducation physique qu’on va lancer à l’automne officiellement à l’échelle provinciale (les 3 initiateurs du projet sont Antonin Chevalier – boxeur et entraîneur – et Virginie Bacon-Thibeault – enseignante au primaire). On a déjà réalisé un pilote l’an passé, et ça a vraiment été un succès!

C’est un programme de boxe conçu à l’intention des enseignants en éducation physique, au primaire et au secondaire, qui ont envie de faire découvrir la boxe à leurs élèves pendant les cours. Il est bâti selon les compétences du Ministère, donc c’est vraiment clés en main pour les enseignants. Les élèves apprennent les techniques de boxe sans coups à la tête, ni au corps. Et ce sont les profs qui vont enseigner la boxe à partir du matériel qu’on fournit et de tutoriels vidéo. C’est un projet qui me tient beaucoup à cœur! Je suis convaincue que le projet va démocratiser notre sport et contribuer à réduire les préjugés… la boxe n’a pas toujours bonne figure, comme tu le sais!

12 Rounds : Malgré ton horaire très chargé, tu as tout de même réussi à faire des études, n’est-ce pas?

Ariane Fortin : C’est exact. J’ai un baccalauréat en langue française et rédaction professionnelle – que j’ai mis beaucoup plus de temps que la moyenne à obtenir parce que je le faisais en même temps, mais maintenant c’est dans la poche! 😉 Je suis aussi retournée faire une spécialisation en radio et télévision après les JO à l’École Promédia, et présentement j’étudie à l’École des entrepreneurs pour développer au maximum mes projets de boxe et de conférences.

12 Rounds : Qui a été ton entraîneur?

Ariane Fortin et Benoit MartelAriane Fortin : J’ai commencé dans mon patelin avec Benoît Martel avec qui j’ai boxé pendant 5 ans, et par la suite j’ai poursuivi mon apprentissage sous la tutelle de Mike Moffa et André Kulesza, après m’être établie à Montréal en 2006 dans le but d’y poursuivre ma carrière amateur.

12 Rounds : Qu’est-ce qui a de pire pour un(e)boxeur(se) ?

Ariane Fortin : Perdre c’est une chose, mais mal performer, je pense que c’est encore pire!

12 Rounds : Si jamais tu devais avoir des enfants seraient-ils initiés au «noble art»?

Ariane Fortin : Je ne les forcerais certainement pas à boxer, loin de là : s’ils décident de faire du patinage de vitesse, je serai bien contente, ou bien même de la musique ou de l’informatique! L’important, c’est qu’ils trouvent leur passion, peu importe le domaine. Mais si boxer est ce qu’ils veulent faire, je vais les supporter au meilleur de mes connaissances. 

12 Rounds : Parlons un peu de ton combat olympique contre la Kazakhe : crois-tu que tu as bel et bien été victime d’un «vol» ?

Ariane Fortin au JOAriane Fortin : Je crois que je méritais la victoire; il n’y a aucun doute dans mon esprit que j’en avais assez fait pour l’emporter. Ce qui m’a aidé à faire mon deuil, c’est que je suis fière de ma performance. Ce que je pouvais contrôler, je l’ai contrôlé.

12 Rounds : Tu dis t’être battue contre deux personnes ce jour-là: ton adversaire et l’arbitre. À quel point étais-tu handicapée par l’arbitre? Comment a-t-il affecté ton plan de match?

Ariane Fortin : Mon adversaire accrochait beaucoup, et c’était toujours moi qu’il avertissait. En boxe olympique, le 4e critère est la violation des règles, ce qui veut dire que, quand le juge trouve que le round est serré et qu’un des 2 athlètes commet beaucoup d’erreurs (pour ça, il se fie aux avertissements de l’arbitre), il doit donner le round à l’autre. Même si je comprenais ce que l’arbitre essayait de faire sur le coup, j’étais limitée dans ce que je pouvais faire à mi-distance et au corps- à-corps. Malgré ça, j’ai tout de même mieux fait que ma rivale, et je suis satisfaite de ma performance. Voilà, c’est la boxe! La corruption lors de ces Jeux a fait couler beaucoup d’encre à travers le monde, je ne te l’apprends pas. C’est un sport que je considère toujours comme extraordinaire, mais malheureusement pour le moment il est très mal géré.

12 Rounds : Comment aimes-tu ton nouvel emploi à titre d’analyste pour l’Antre du Tigre (EOTTM)?

Ariane Fortin : J’aime ça, sérieusement, je me sens dans mon élément. J’ai beaucoup de facilité et je crois que les téléspectateurs, ainsi que tous ceux qui me connaissent, ressentent ma passion pour la boxe. Je veux faire connaître ce sport ainsi que la science et la stratégie derrière chaque coup et chaque mouvement. Je veux réussir à démystifier certains clichés et stéréotypes attachés à tort à ce sport et, bien entendu, je me suis fixé comme objectif de faire connaître les espoirs de demain. Toutefois, malgré mon engouement et ma facilité devant la caméra ou derrière le micro, je sais qu’il y a toujours place à l’amélioration. Donc, je m’assure de me réécouter. Et je demande toujours l’avis honnête provenant des gens de mon entourage, car je sais que la rétroaction est l’une des meilleures façons de s’améliorer.

12 Rounds : Où te vois-tu d’ici cinq ans?

Ariane Fortin et ses 3 entraineursAriane Fortin : C’est certain que je vais continuer à graviter dans le monde de la boxe. Je veux maintenant aider les autres à réaliser leurs objectifs, comme moi j’ai eu la chance de le faire. D’ailleurs, je te l’annonce presque en exclusivité, je vais me présenter pour être membre du conseil d’administration de Boxe-Québec au mois d’août. J’ai vraiment le goût de m’impliquer à long terme auprès de la Fédé. On a une belle organisation et il y a beaucoup d’ouverture d’esprit autant du côté des entraîneurs, des employés que des membres du conseil. Je veux faire ma part pour donner toutes les chances à nos boxeurs québécois de se réaliser et de performer au plus haut niveau. Je veux aussi que la boxe soit une belle expérience, une belle découverte, pour ceux qui en feront de façon récréative. C’est un défi qui me motive beaucoup!

Sinon, je pense que mon programme de boxe en éduc va prendre beaucoup d’ampleur, si je me fie à l’engouement que ça suscite jusqu’à maintenant! Ça va sûrement m’occuper pas mal – ça et les conférences –, car c’est moi qui en fait la gestion. C’est très excitant tout ça!

12 Rounds : Si t’avais un conseil à donner à la relève de demain, quel serait-il?

Ariane Fortin : « N’oublie jamais le plaisir que tu as à pratiquer ton sport », c’est ce que Stéphan Larouche [entraîneur de boxe de Batyr Jukembayev et ancien entraîneur de Lucian Bute] m’a dit après une défaite crève-cœur (par 1 pt) que j’ai subie lors d’un combat pour la médaille d’or de la Ahmet Comert Cup, en Turquie. C’était une décision douteuse et ça m’avait vraiment mis à terre. C’est dur de se battre contre l’injustice… Ça m’a servi à plusieurs reprises par la suite dans des moments difficiles où je n’arrivais pas à atteindre mes objectifs même si je travaillais très fort. Retourner au plaisir de pratiquer mon sport me redonnait toujours beaucoup d’énergie et de motivation pour affronter les obstacles sur mon chemin. Ce plaisir-là, cette motivation-là, ça a été mon moteur tout au long de ma carrière!

Alors voici ce qui conclue mon entretien avec la très sympathique et ambitieuse Ariane Fortin qui a pour mission d’aider la relève de demain à laisser sa marque à l’échelle mondiale. L’ex-boxeuse de Québec est peut-être retraitée depuis deux ans, mais vous n’avez pas fini d’en entendre parler. Lors de mes prochaines entrevues, je m’entretiendrai avec les membres de Boxe Canada afin que vous puissiez découvrir ce qu’ils «mangent en hiver». Sur ce, je vous souhaite un bel été et beaucoup de belle et bonne boxe.

Palmarès international

Jeux olympiques : 2016 – Élim. 1er round (75 kg)

Jeux panaméricains : 2015 – BRONZE (75 kg)

Jeux du Commonwealth : 2014 – ARGENT (75 kg)

Championnats du monde AIBA : 2016 – Elim. 3e round (75 kg); 2014 – BRONZE (75 kg); 2008– OR (70 kg); 2006 – OR (70 kg); 2005 – ARGENT (70 kg)

Championnats panaméricains : 2014 – ARGENT (75 kg); 2009 – OR (75 kg); 2007 – OR (70 kg); 2006 – OR (70 kg); 2005 – OR (70 kg)

Pour un palmarès complet, visitez le site web d’Ariane Fortin.

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