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Jean Pascal: un boxeur instinctif et peu technique?

Par Martin Achard

Afin de tenter d’analyser la seconde défaite de Jean Pascal contre Sergey Kovalev, plusieurs journalistes et amateurs ont affirmé depuis samedi soir que le Québécois était «un boxeur d’instinct et non un technicien». J’aimerais dans le présent article commenter cette affirmation, et ce, dans le but non pas de susciter une vaine polémique ou de critiquer ceux qui l’ont formulée, mais d’ouvrir un débat qui permettra de mieux comprendre certaines notions liées au noble art.

Je ferai d’abord remarquer qu’«être un boxeur d’instinct» et «être un technicien» ne sont pas des notions qui s’excluent mutuellement. Un pugiliste peut en effet être bon sur le plan technique (c’est-à-dire lancer le jab et les autres coups comme il faut, avoir un beau jeu de jambes, etc.) et, néanmoins, se battre de façon instinctive (pensez à Stéphane Ouellet). Inversement, un boxeur peut, tout en ayant plusieurs failles techniques, être stratégique et réfléchi dans le ring (pensez à Carl Froch).  

Les véritables oppositions qui existent sont plutôt celles-ci: 1) «être un boxeur d’instinct» et «être un boxeur stratégique et réfléchi»; et 2) «être un boxeur technique» et «n’être pas un boxeur technique». Or quels jugements peut-on porter sur Jean Pascal relativement à ces deux oppositions? Les conclusions qui s’imposent ne sont ni toutes noires, ni toutes blanches.

280676-jean-pascal-vaincu-chad-dawsonTout d’abord, si un certain nombre de performances livrées par Pascal au cours de sa carrière ont pu donner à croire qu’il était un boxeur d’instinct, d’autres ont au contraire démontré qu’il était capable d’être stratégique entre les câbles. Sa plus belle victoire en carrière, acquise contre Chad Dawson, constitue le meilleur exemple de ce fait. En effet, du début à la fin de ce combat, Pascal a su se déplacer à la perfection afin de positionner son pied avant à l’extérieur du pied avant du gaucher Dawson, ce qui est une façon classique de dominer un «southpaw». Or il s’agissait manifestement d’une stratégie décidée à l’avance avec ses entraîneurs et exécutée avec méthode par lui. On trouvera également dans son duel contre Lucian Bute, où il a rendu le Roumain confus et hésitant grâce à des contre-attaques d’un certain type, des illustrations probantes de ses capacités analytiques.

À la lumière de ces observations, il m’est donc impossible d’être en accord avec Réjean Tremblay, qui écrit dans le Journal de Montréal de ce matin que Pascal a battu Dawson et Bute en se comportant comme un «tigre». Une telle affirmation est, selon moi, une simplification abusive, qui a peut-être sa raison d’être dans une optique journalistique privilégiant les formules chocs, mais qui, malheureusement, n’aide en rien les amateurs de boxe à mieux comprendre les principes du sport qu’ils aiment.

La situation est tout aussi contrastée en ce qui concerne le caractère «technique» ou non de Pascal comme boxeur, en dépit de l’opinion de certains, qui tiennent pour une évidence pure que le style de l’ancien champion WBC des mi-lourds ne renferme presque aucun élément technique. Cette supposée «évidence» vient du fait que, lorsqu’on pose la question de savoir si un pugiliste est technique ou non, il est tentant de prendre en considération seulement deux ou trois éléments de base, comme la propension à utiliser le jab et le fait d’avoir les mains hautes. Or relativement à ces éléments, il est bien entendu vrai de dire que Pascal n’est guère technique.

766x960x1604689_247580665411223_666377648_n_jpg_pagespeed_ic__wj3IGP1Wr9Cependant, les habiletés que doivent idéalement posséder les boxeurs se comptent en réalité par dizaines, et il est par conséquent nécessaire, pour bien évaluer un pugiliste, de considérer l’ensemble de ce qu’il sait faire. Or si l’on adopte un point de vue plus global, on constate que Pascal, lorsqu’il est à son meilleur, maîtrise en fait des habiletés défensives raffinées et techniques, qui l’avaient entre autres aidé, avant ses deux combats contre Sergey Kovalev, à ne jamais subir de knock-downs (ceux qui voudraient des preuves de l’habileté de Pascal à effectuer par exemple des esquives, en trouveront dans les séquences vidéos de l’article que voici). J’ajouterai que même la capacité souvent observée de Pascal à effectuer des attaques surprises et des changements de rythme peut être considérée, dans une certaine mesure, comme une habileté technique, car une telle habileté s’enseigne et s’apprend, ce qui explique d’ailleurs pourquoi elle fait partie de l’arsenal de la grande majorité des maîtres-boxeurs, de Benny Leonard à Floyd Mayweather, en passant par Sugar Ray Robinson.

Il m’est donc tout aussi impossible d’être en accord avec Mathieu Boulay, qui affirme ce matin, dans les mêmes pages que Réjean Tremblay, que ne pas être un technicien a toujours été l’une des «marques de commerce» de Jean Pascal. Une telle affirmation, formulée sans plus de nuances, ne me semble pas rendre justice à toutes les facettes de Pascal comme boxeur, et elle risque malheureusement elle aussi d’induire en erreur les amateurs désireux de mieux comprendre les subtilités du noble art.

Je suis conscient que les points de vue que j’ai émis dans cet article pourront susciter le désaccord, et il me fera évidemment plaisir de répondre aux questions et remarques qui me seront adressées.

Crédit photo: PhotoZone

One Comment

  1. trans-clef@videotron.ca'

    Louis Beaudoin

    8 février 2016 at 18 h 26 min

    Article nuancé, très bien rédigé, qui a le mérite de faire comprendre « de l’intérieur » ce qui se passe dans un ring. Chapeau !

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