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Par-delà Mike Tyson : l’autopsie d’un style

Cus D'Amato et Mike Tyson

Par Rénald Boisvert et Vincent Auclair

Voici le dernier article d’une trilogie au sujet de Cus D’Amato, soit cet entraîneur qui a doté Mike Tyson du style de boxe ayant probablement marqué le plus l’imaginaire des amateurs. Dans le premier article intitulé: «Connaissez-vous l’entraîneur de Mike Tyson?» nous avions notamment identifié plusieurs des aspects innovateurs de la conception de D’Amato, alors que dans le deuxième article ayant pour titre: «Mike Tyson: l’héritage de D’Amato», nous avions plutôt cherché à savoir pour quelles raisons ce style de boxe incarné par Tyson ne semblait pas applicable dans son intégralité à l’ensemble des boxeurs.

Dans le présent article, sachant que Cus D’Amato a fait l’objet de virulentes critiques, mais tenant compte des succès de Mike Tyson, nous croyons qu’il est pertinent de nous demander d’abord ce que le courant dominant pourrait encore lui reprocher de nos jours. Ensuite, nous tenterons d’établir notre propre analyse critique de la conception élaborée par ce célèbre entraîneur.

Le courant dominant

Comme pour toute autre discipline sportive, la boxe est parvenue au cours de son existence à maintenir intégralement une bonne partie de son enseignement. Mais compte tenu que la transmission de son savoir s’est accomplie surtout oralement, il n’est pas étonnant que l’apprentissage de la boxe se soit ancré dans une «tradition». En revanche, il faut bien avouer que ceci a contribué à faire de son domaine d’enseignement un milieu peu ouvert au changement. Et c’est sans doute pourquoi il a été aussi difficile pour Cus D’Amato de bâtir sa renommée.

D’ailleurs, nous avons vu dans l’article précédent que ce sont les performances exceptionnelles de Mike Tyson qui ont finalement permis à Cus D’Amato de se hisser au rang des entraîneurs les plus réputés. Mais la partie n’est pas pour autant gagnée pour cet illustre entraîneur. Plusieurs éléments de sa conception pourraient encore de nos jours être contestés. Voyons quelques exemples de ces objections que le courant dominant serait susceptible de faire valoir à l’encontre de ses enseignements.

Les blocages et les parades

Sur le plan technique, on sait que les blocages et les parades (déviations) font partie de l’ensemble des moyens de défense d’un boxeur. Or, d’après le courant dominant, leur rôle ne se limite pas à une stricte fonction défensive; en plus, ils ont un rôle stratégique consistant à «préparer l’attaque». Pour bien saisir ce point de vue, il convient de référer à ce que l’on entend habituellement par contre-attaque. Ainsi, le courant dominant considère que les blocages et les parades prennent tout leur sens dans la mesure où ils s’accompagnent d’une riposte immédiate et incisive.

Sur ce point, lorsqu’il est question de moyens de défense donnant ouverture à une contre-attaque, ce sont plutôt les esquives qui viennent d’abord à l’esprit. En effet, comparées aux blocages et aux parades, les esquives créent une impression nettement plus forte. Aussi, il n’est pas rare de voir les entraîneurs leur donner priorité. Mais dans les faits, les esquives s’avèrent-elles plus efficaces que les blocages et les parades? Sans surprise, nous constatons qu’il existe une controverse sur cette question, laquelle n’est pas sans rapport avec notre sujet.

Dans les années 1960-1970 déjà, il fallait observer les performances de Joe Frazier pour saisir toute la prévalence qui était accordée aux esquives. Chez Frazier, les esquives étaient spectaculaires et particulièrement exécutées de manière à lui permettre de riposter d’un solide crochet de gauche.

Mais c’est avec Mike Tyson que les «esquives avec contre-attaque» ont atteint leur âge d’or. Ainsi, les esquives étaient tellement centrales dans la conception de D’Amato, qu’il faut bien avouer que très peu de place n’a été faite aux blocages et aux parades.

Or, il nous apparaît évident ici que le courant dominant considère encore de nos jours les blocages et les déviations comme étant tout aussi appropriées que les esquives. En premier lieu, un tel point de vue tient compte de la disparité des styles de boxe ainsi que des types d’habiletés propres à chaque pugiliste. Car ce ne sont pas tous les boxeurs qui possèdent la capacité d’esquiver les attaques avec efficacité.

En second lieu, le courant dominant pourrait également invoquer que le boxeur qui utilise une plus grande diversité de moyens de défense sera généralement moins prévisible et vulnérable face aux attaques de l’adversaire que celui qui se limite à un seul type de défensive.

Le repli stratégique

Chez Mike Tyson, il n’y avait pas vraiment de repli stratégique. Que ce soit en avançant ou en se donnant des angles, ce dernier se livrait à des attaques soutenues et incessantes. S’appliquait donc ici l’aphorisme suivant: «la meilleure défensive est l’attaque».

Il en est tout autrement pour le courant dominant qui perçoit le repli comme étant une excellente stratégie lorsqu’il convient de gérer l’énergie pendant un combat. Dans cette optique, le boxeur se replie à certains moments pour lui permettre d’être plus puissant à d’autres moments. Car ce ne sont évidemment pas tous les boxeurs qui peuvent soutenir le maximum de puissance tout au long d’une dure confrontation. Dans ces cas, le repli stratégique s’avère pour le moins essentiel.

Accrochage et bousculade

Dans son système, D’Amato n’a fait aucune place aux accrochages et aux bousculades. Notamment, les déplacements du jeune Mike Tyson étaient tellement rapides qu’il ne laissait aucunement le loisir à ses adversaires d’accrocher ou de le bousculer. On se rappellera que D’Amato exigeait que Tyson ne s’immobilise jamais. Par conséquent, il ne lui était pas vraiment permis d’accrocher ou de bousculer l’adversaire. Ainsi, on peut affirmer que Mike Tyson était un boxeur «propre».

Ce n’était évidemment pas le cas de son adversaire Evander Holyfield dont les accrochages et les bousculades s’ajoutaient à un arsenal impressionnant de coups illégaux. On se rappellera que Tyson s’était plaint lors de leurs confrontations de tactiques illégales de la part de Holyfield. Mêlant dépit et rage, Tyson finit par lui arracher un morceau d’oreille avec ses dents.

Or, Holyfield est loin d’être le seul à combattre de la sorte. Même si les bousculades et les accrochages sont illégaux, nous savons tous qu’ils sont tolérés par les arbitres et encouragés par les entraîneurs. Mais plus encore, ils font certainement partie des stratégies efficaces. Par exemple, lorsque l’adversaire est bousculé, celui-ci se trouve sur les talons et en déséquilibre; de ce fait, il devient incapable de lancer ses coups avec puissance.

Pièges et provocations

Plusieurs boxeurs élites utilisent avec efficacité ces types de subterfuges que sont les pièges et les provocations. Il s’agit de deux manœuvres distinctes, mais que l’on confond fréquemment. Alors que la «provocation» consiste pour le boxeur à s’exposer dans le but de déclencher le côté «impulsif» de l’adversaire, il en va tout autrement pour le «piège» dont l’objectif est plutôt de susciter les réactions «machinales» de l’opposant. Ainsi, dans le cas de la «provocation», il est à souligner que l’adversaire demeure conscient de ce qui l’attend, mais en tant que guerrier, il ne peut s’empêcher de réagir promptement. Pour ce qui est du «piège», la manœuvre vise plutôt la vulnérabilité qu’engendrent les réactions automatisées de l’adversaire. Dans ce cas, ce dernier réagit sans avoir pleinement conscience de ce qui l’attend.

Par ailleurs, les pièges et les provocations ont en commun l’objectif d’amener l’adversaire à réagir d’une façon déterminée. Mais pour atteindre cet objectif, le boxeur doit «s’exposer». Dans plusieurs cas, ceci signifie que le boxeur s’exposera en s’immobilisant pour provoquer ou piéger la réaction de l’adversaire. Or, une telle manœuvre s’avère tout à fait contraire à l’un des enseignements élémentaires prodigués par Cus D’Amato. On se rappellera qu’à la suite de toute attaque effectuée par Tyson, ce dernier devait exécuter une manœuvre défensive immédiate, c’est-à-dire sans attendre la réaction de l’adversaire. En définitive, D’Amato exigeait de ne jamais s’immobiliser lorsqu’à portée de l’adversaire. Manifestement, cette règle sur laquelle a autant insisté Cus D’Amato paraît écarter en bonne partie l’utilisation des pièges et provocations.

Les changements de rythme

Pour Cus D’Amato, le jeune Mike Tyson devait soutenir un rythme extrêmement rapide. Ainsi, c’est le caractère explosif et effréné de ses attaques qui donnait le ton à cette manière de combattre. Or, le courant dominant pourrait reprocher à D’Amato de n’y avoir inclus aucun changement de rythme. C’est que l’alternance entre mouvements lents et rapides rend difficile la lecture et l’analyse des intentions d’un combattant. En somme, les variations de vitesse, de rythme et d’intensité ont souvent pour effet de provoquer chez l’adversaire un certain niveau de confusion.

Mais le plus grand avantage que procurent les changements de rythme est sans doute «l’effet de surprise». Ainsi, lorsque l’utilisation de manœuvres lentes et peu intenses amène chez l’adversaire une sorte de nonchalance, alors le passage soudain à une action d’une grande intensité désarçonnera celui-ci au point de pouvoir créer des rebondissements jusqu’alors inattendus.

Comme vous l’avez constaté, nous avons examiné un certain nombre d’exemples qui révèlent le caractère diamétralement opposé entre la conception de Cus D’Amato et celle du courant dominant. Mais cette liste n’est pas exhaustive. Ce ne sont là que les cas les plus évidents. Or derrière cette franche opposition, ne se trouve-t-il pas une même idéologie?

Concevoir la boxe comme un système

Cus D’Amato a vécu à une époque où le mot «système» avait une connotation plutôt dogmatique (et notamment mécaniste). Peu importe le sujet, il était alors de mise de parvenir à une compréhension des choses qui soit entière et exclusive – en d’autres mots, primait alors une conception qui se suffisait à elle-même et qui s’opposait par conséquent à toute opinion divergente. C’était l’ère du temps.

Ainsi, la majorité des théoriciens de la boxe ainsi que des entraîneurs eux-mêmes avaient pour objectif de s’en tenir à un ensemble de techniques et de directives monolithiques. Pour bien saisir cette remarque, pensez à une recette culinaire que l’on croit à ce point supérieure que lui ajouter un seul ingrédient apparaîtrait comme un sacrilège. Bien évidemment, une telle perception de l’art culinaire ne favoriserait pas son évolution. En ce qui concerne la boxe, la croyance en une conception unique et universelle équivaut donc à faire de ce sport quelque chose de figé dans le temps. Comme on peut s’en douter, nous nous réclamons davantage d’une conception évolutive et inclusive.

Notre analyse critique

Il est maintenant le temps pour nous de prendre position. Mais comprenez-nous bien! Il ne faut pas s’attendre ici à ce que nous décidions d’opter «en bloc» pour l’une ou l’autre de ces manières de concevoir la boxe. Tout au contraire, nous croyons plus approprié d’emprunter la voie éclectique.

Par ailleurs, nous croyons que si Cus D’Amato avait vécu à notre époque, il n’aurait jamais été séduit par l’idée de système. Bien au contraire, ce grand pédagogue aurait plutôt été fasciné par l’éclatement de cette idéologie au profit d’une approche plus ouverte. Au lieu de rechercher un style de boxe unique et applicable à tous les boxeurs, D’Amato aurait plutôt adapté certains éléments de ce style en fonction des capacités et des habiletés individuelles de l’ensemble de ses athlètes.

Puis, à l’égard du courant dominant, D’Amato en aurait tiré le meilleur dans le but de l’harmoniser avec ses propres innovations. Mais ce n’est pas tout, en ce qui concerne les éléments techniques et stratégiques, c’est plutôt l’approche contextuelle qui lui aurait dicté ses choix plutôt qu’une quête d’absolu.

Qu’est-ce que l’approche contextuelle?

En consultant les vieux manuels destinés à la formation des entraîneurs (autant américains que canadiens), il devient assez aisé de comprendre que la boxe avait un urgent besoin de faire peau neuve. Bien que leur publication remonte dans les années 1970-1980, ces manuels étaient encore enseignés jusqu’à tout récemment.

Par exemple, ces manuels préconisaient que l’une des tâches de l’entraîneur était de déterminer le style de chacun des boxeurs d’après son type de personnalité. Ainsi, il était recommandé à l’athlète extroverti d’adopter un style basé sur l’attaque, alors que pour l’introverti, c’est davantage la contre-attaque qui lui était applicable. Ensuite, l’entraîneur soumettait l’attaquant à un type d’entraînement technique et tactique tout à fait différent de celui du contre-attaquant, de telle sorte que ces boxeurs finissaient par développer des habiletés irrémédiablement distinctes. Comme conséquence, les deux boxeurs devenaient à toutes fins pratiques incapables d’apporter la moindre modification à leur style.

Contrairement à cette façon de concevoir les styles de boxe, l’approche contextuelle a pour objectif de permettre à un boxeur d’apporter toutes les modifications et ajustements dont il peut avoir besoin lors d’un combat. Pour ce faire, ce boxeur doit cependant se soumettre à un entraînement qui le prépare à exécuter tous les styles de boxe. Même s’il est naturel qu’un boxeur donne la priorité à un style en particulier, il demeurera alors que son vaste domaine d’apprentissage lui aura permis, le moment venu, de s’adapter peu importe la modification ou l’ajustement qui lui est demandé lors d’un combat.

Cette approche est dite contextuelle, tout simplement parce qu’elle vise à s’adapter aux multiples situations pouvant se présenter dans le ring. Sur ce point, précisons qu’il n’est pas réaliste de penser qu’un boxeur puisse procéder à ces changements sans une préparation s’étalant sur des années. Tout compte fait, peu de boxeurs peuvent prétendre être parvenus à maîtriser plusieurs styles. Parmi ceux-ci, Roberto Duran et Terence Crawford.

Enfin, il existe encore un sujet que Cus D’Amato aurait certainement développé avec brio s’il avait vécu à l’époque actuelle. Même qu’en raison de son esprit inventif, il aurait pu en être un porte-parole remarquable.

L’entraînement de type aléatoire

D’abord, il importe de savoir qu’une séance de sparring est en principe un entraînement de type aléatoire. Alors que l’entraînement traditionnel de base est la plupart du temps composé d’exercices prédéterminés et répétitifs, tout au contraire, le sparring (notamment ouvert) expose l’athlète à beaucoup d’imprévisibilité. Par aléatoire, on entend donc le caractère inattendu et parfois même déroutant de ces situations qui amènent l’athlète à développer notamment sa capacité de lire et de répondre aux attaques souvent impromptues du sparring-partner.

Même si l’entraînement de base est considéré par la plupart des entraîneurs comme étant essentiel au développement des boxeurs, il demeure que le sparring trône au-dessus de toutes les formes d’entraînement. Les entraîneurs savent bien que le sparring développera particulièrement chez le boxeur la faculté de «prise de décision». Ceci comprend un grand nombre de qualités essentielles telles que la concentration, l’anticipation, l’autogestion, la résolution de difficultés, le choix des tactiques, etc…

Mais outre le sparring, y a-t-il une façon de développer toutes ces qualités? La question devient de plus en plus à propos compte tenu que les boxeurs d’aujourd’hui ont réduit considérablement la fréquence des séances de sparring. On sait maintenant que la plupart des commotions cérébrales surviennent davantage à cause de l’abondance des séances de sparring que des combats eux-mêmes.

Il s’agirait donc ici de concevoir un type d’entraînement qui simulerait la réalité des combats dans le but de développer ces qualités d’ordre psychologique et tactique que les exercices conventionnels ne parviennent pas à cerner étant donné la forme automatisée (prévisible) de leur exécution. Pourquoi pas alors introduire dans l’entraînement traditionnel un certain nombre de ces éléments aléatoires pour améliorer chez l’athlète la «prise de décision»? Sur ce point, nous sommes persuadés qu’un Cus D’Amato parviendrait de nos jours à créer un grand nombre de conditions d’entraînement aléatoires et imprévisibles destinées à refléter avec réalisme ce qui se passe dans un combat.

Déjà, à son époque, Cus D’Amato avait élaboré un exercice hybride, c’est-à-dire un exercice à la fois de type classique et aléatoire. D’Amato avait numéroté différents types de coups et de combinaisons de coups que le boxeur devait exécuter instantanément selon la désignation (aléatoire) par l’entraîneur. Cet exercice avait donc pour objectif de développer sur le plan cognitif et mental la capacité du boxeur de réagir promptement.

Conclusion

Il ne se passe pas une journée sans que nous ayons à appliquer au moins l’un des principes élaborés par Cus D’Amato. Même s’il est hors de question d’adopter intégralement son système, nous tenons à garder précieusement en tête la plupart des outils techniques et stratégiques qui en font partie. Aussi, nous ne manquons jamais d’utiliser les enseignements de D’Amato selon les besoins et les particularités dictés par le contexte.

Mais ce que nous retenons le plus de Cus D’Amato, c’est sa grande passion pour l’inventivité. D’ailleurs, nous nous amusons fréquemment à imaginer ce qu’il aurait pensé des méthodes d’aujourd’hui. Cus D’Amato aurait certainement contribué à leur développement. C’est dans cet esprit que nous encourageons les adeptes de boxe à s’intéresser à ce grand personnage.

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