Boxe québécoise pour tous les amateurs francophones – 12rounds.ca

Al Haymon, le Dana White de la boxe ?

al haymon

Par Jean-Luc Autret

Le puissant homme d’affaires américain, Al Haymon, a fait beaucoup parler de lui depuis quelques mois et nous avons préféré attendre un peu avant de juger trop rapidement l’impact de sa série Premier Boxing Champions dans le petit monde de la boxe. Puisqu’en fin de semaine le mal-aimé cogneur de Blainville, Adonis Stevenson, et l’invaincu Floyd Mayweather Jr sont en action, il nous apparaît que le bon moment est arrivé pour vous parler de Haymon et de son organisation.

Qui est Al Haymon ?

Celui qui n’accorde jamais d’entrevue est bien mal perçu par la majorité des médias qui acceptent bien mal ce manque de respect envers leur travail. Pour notre part, nous considèrons qu’il s’agit d’un trait désagréable de sa personnalité, mais qu’il faut mettre de côté quand on juge l’homme d’affaires et son projet.

Eddie MurphyAujourd’hui âgé de 59 ans, il a grandi à Cleveland en Ohio et il a étudié l’administration des affaires à la très réputée université Harvard où il a décroché une maîtrise. Il a fait carrière dans le monde de la musique et du spectacle pendant de longue années. À titre de gérant, il a dirigé les carrières des Whitney Houston, MC Hammer, Mary J. Blige et de beaucoup d’autres artistes américains. Il est l’un des premiers promoteurs de grandes tournées pouvant s’étirer sur une dizaine de mois et il a été le co-promoteur de “Eddie Murphy Raw”,  un spectacle d’Eddie Murphy enregistré puis présenté comme un film, qui a engrangé plus de 50 millions au box-office en 1987. Bref, il est un peu comme René Angélil au Québec, mais avec de nombreux artistes.

Son intérêt pour la boxe n’est pas un hasard. Son frère cadet Bobby a accumulé une fiche de 21-8-1, 9 KO entre les années 1969 et 1978. Fait à noter, Bobby a mis un terme à sa carrière après avoir été vaincu en trois rounds par nul autre que Sugar Ray Leonard. Au début des années 2000, il devient le conseiller de Vernon Forrest puis graduellement son organisation va grandir. En 2005, il est honoré par l’Association des journalistes de boxe en Amérique qui lui décerne le prix du meilleur gérant. Déjà à l’époque, il est l’homme de confiance des Floyd Mayweather Jr, Jermain Taylor, Antonio Tarver, Vassiliy Jirov, Chris Arreola, Librado Andrade, Andre Berto, Paul Williams et bien d’autres.

Son influence dans le noble art américain sera multipliée lorsqu’en février 2013, il amène son célèbre protégé Floyd Mayweather Jr à signer un lucratif contrat de plus de 200 millions pour six combats avec le diffuseur Showtime, propriété de CBS. On peut croire aujourd’hui que la formule de “Premier Boxing Champions » a commencé à se dessiner à cette époque. Dans les deux années suivantes, Al Haymon s’est mis à signer des boxeurs à un rythme effarant. Son écurie compte bien plus que 300 boxeurs maintenant.

Les dessous de Premier Boxing Champions

Lancée en grande pompe au début de l’année, la série Premier Boxing Champions (PBC) est unique en son genre. Soutenue par le fond commun de placement Waddell & Reed qui a injecté environ 450 millions dans le projet, Al Haymon a acheté du temps d’antenne dans de nombreuses chaînes de télévision qui sont normalement en compétition. Pour mieux vous donner une idée des moyens du projet d’Al Haymon, le fond commun de placement en question administre des actifs sous gestion à une hauteur de 121 milliards de dollars. En quelques mois, la série PBC est devenu le diffuseur de boxe exclusif des NBC/NBC Sports (20 galas pour 25 à 35 millions), CBS (12 galas pour 18 à 22 millions), ESPN (12 galas pour 8 à 12 millions), Spike TV (12 galas pour 8 à 12 millions), TV Bounce (12 galas pour 4 à 5 millions), Telemundo (12 galas pour 4 à 5 millions), et FOX Sports (21 galas pour un montant inconnu) plus les dérivés latinos ESPN Deportes et Fox Deportes. Puisque PBC est une organisation plutôt discrète, il est fort probable que les chiffres entre parenthèses ne soient que partiellement exactes.

pbcEn payant chacun de ces diffuseurs pour réserver des dates en “prime time”, Haymon s’est donné comme mission de faire revivre la boxe au petit écran américain, et ce, gratuitement. Il a bâti les appuis financiers pour faire augmenter l’intérêt pour le noble art et, dans deux à trois ans, vendre à gros prix de la publicité qui pourra être vue sur l’ensemble de ces chaînes.

Son premier “show”, le 7 mars sur NBC, impliquant Keith Thurman et Robert Guerrero, a attiré une pointe de 4,2 millions de téléspectateurs. Pour vous donner un point de comparaison, la semaine suivante HBO enregistrait une moyenne de 1,1 millions de spectateurs pour Kovalev-Pascal. Après quelques galas, le très attendu duel entre Mayweather et Pacquiao, en PPV simultanément sur HBO et Showtime, a été acheté à 100 $ la copie par 4,4 millions de foyers chez nos voisins du sud. Évidemment, il s’agit d’un immense record considérant que le précédant record était à 2,4 millions pour Mayweather vs De la Hoya.

Six mois après le départ de PBC, on constate que les côtes d’écoute sont en progression, par contre le matchmaking n’est pas toujours au rendez-vous. Même s’il y a eu des duels animés comme Leo Santa Cruz VS Abner Mares, la série nous a présenté trop souvent des combats où les observateurs savaient d’avance comment ça se terminerait. Bref, pour continuer à attirer de nouveaux spectateurs, ça va prendre des combats excitants sur une base régulière.

Pour démontrer sa singularité, la série PBC utilise toujours le même type de look pour le visuel de ses galas. Les boxeurs descendent la rampe seul, l’annonceur n’est pas sur le ring et il n’y pas de “ring girl” entre les rounds. Ces changements sont pour le moins superficiels, mais on nous affirme qu’il y aura d’autres modifications  prochainement. Bien sûr, Haymon ne peut pas imposer des reprises vidéos aux commissions athlétiques, mais il aurait pu réellement se démarquer en annonçant que tous les boxeurs impliqués dans l’un de ses galas devraient se soumettre à des tests anti-dopages.

Et le Québec dans tout ça ?

Bien sûr tout le monde au Québec est au courant qu’Adonis Stevenson est l’un des hommes d’Al Haymon depuis janvier 2014. Par la suite, Haymon a signé les Jo Jo Dan, Kevin Bizier, Lucian Bute, Artur Beterbiev, Eleider Alvarez et Oscar Rivas. À l’exception de Custio Clayton, il est le conseiller de l’ensemble des boxeurs du Groupe Yvon Michel.

Après avoir discuté avec plusieurs intervenants qui négocient régulièrement avec lui, l’ensemble de ces personnes sont hautement satisfaites des conditions qu’il offre aux boxeurs. En plus d’offrir des bourses plus intéressantes, Haymon ne prend pas le pourcentage qui lui revient normalement (10 %) si la bourse est inférieure à 300 000 $ US. De plus, son organisation s’occuperait de payer pour les médicaux et les frais liés aux camps d’entraînement des boxeurs, ce qui permet par exemple aux entraîneurs d’ici de faire venir des Blake Caparello ou des Ismayl Sillah pour préparer leurs pugilistes le mieux possible.

Côté matchmaking, il est clair que Haymon n’impose jamais un boxeur en particulier. Il procède comme la télévision américaine avant l’ère PBC: son organisation propose 3 ou 4 boxeurs et c’est l’équipe du boxeur qui fait le choix final. Quelquefois, l’entourage du boxeur peut même proposer un rival, qui est généralement accepté par le clan Haymon.

Bien que le concept PBC est avant tout centré sur le produit télévisuel, on s’imagine bien qu’Yvon Michel lui a parlé de l’ardeur des partisans québécois qui se sont déplacés en masse dans les dernières années pour assister à des galas de boxe. Rappelons-nous les foules pour Pascal-Hopkins 1 (16 500), Pascal-Hopkins 2 (17 000) et Pascal-Bute (20 500). On est bien loin des maigres scores de Stevenson-Sukhotsky (4500), Stevenson-Bika (4500) et Bute-Di Luisa (à peine 2000), et ces derniers chiffres incluent les centaines de billets donnés.    

En tant qu’homme d’affaires avisé et brillant, il ne peut qu’être déçu par le faible enthousiasme des amateurs québécois pour ces derniers galas. Ces piètres résultats nous font croire que Haymon ne voit aucunement le potentiel de revenus à la porte au Québec et qu’il est probable que le Groupe Yvon Michel va présenter de moins en moins de galas dans la Belle Province. Pour la petite organisation, c’est beaucoup plus simple d’utiliser les multiples galas de PBC ailleurs dans le monde pour faire progresser les Beterbiev, Alvarez, Rivas et Bizier. En ce sens, les probabilités sont fortes pour que les combats éliminatoires de Beterbiev, Alvarez et Bizier prévus pour l’automne se déroulent en territoire américain.

Quel est le plan à long terme ?

Tout ce modèle est bien beau mais pendant combien de temps pourront-ils dépenser à vitesse grand V? Déjà, des observateurs attentifs ont remarqué la fulgurante diminution du nombre de camions qui se sont déplacés à Montréal à la mi-août comparativement à la grande première au début d’avril à Québec. On est passé de plus d’une vingtaine à seulement deux remorques…

Stevenson BikaContrairement à ce qu’il avait fait pour le précédent  combat de Stevenson, Yvon Michel n’a pas parlé de la bourse de son champion pour le combat de vendredi. Après avoir supposément reçu une somme de plus de 3,5 millions pour se mesurer à Bika, on se demande combien rapportera à « Superman » son duel contre Karpency.

Une autre grande question à moyen terme porte sur l’intérêt de PBC à mettre en place ses propres ceintures de champion du monde au même titre que la UFC. Plusieurs indices nous laissent présager qu’à moyen terme, la chose deviendra une réalité.

Enfin, soyons clair, la crainte de bien des observateurs est que Haymon obtienne à moyen terme le monopole de la boxe à la télé américaine. Une fois que les auditeurs seront présents en masse et que les revenus publicitaires exploseront, l’homme d’affaires engrangera les millions et il laissera des miettes pour les athlètes.

Et le respect des règles ?

Depuis toujours, la boxe est malheureusement associée à la corruption et même au crime organisé. Aujourd’hui, il semble que ce soit bien moins la norme qu’il y a quelques dizaines d’années, mais on peut se demander, entre autres choses, si Haymon est respectueux du “Muhammad Ali Act” adopté en mai 2000 aux États-Unis.

Bob Arum, Oscar De La HoyaLes deux importants promoteurs américains Golden Boy Promotions et Top Rank ont entrepris des démarches en cour pour réclamer en dommages et intérêts respectivement 300 millions et 100 millions pour avoir contrevenu aux lois américaines anti-monopoles.  Soulignons qu’Oscar De la Hoya a dû laisser partir dans les derniers mois de nombreux boxeurs tels que Danny Garcia, Marcos Maidana, Deontay Wilder, et Keith Thurman, parce qu’il était incapable de s’entendre avec Haymon…

Ces deux poursuites s’étaleront pendant des années certainement. Il est encore bien trop tôt pour fixer notre jugement sur le grand projet PBC. Certes, bien des gens à l’extérieur de cette famille souhaitent la disparition de la série. Par contre, tout ceux qui gravitent autour de Haymon sont extrêmement heureux. Peut-être que le mystérieux homme d’affaires est tout simplement un mélange des deux côtés de la médaille?

2 Comments

  1. Pingback: Trois ans plus tard, quel bilan doit-on faire de PBC?

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.