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Boxe : une commotion cérébrale est-elle une fatalité?

Par Rénald BOISVERT –

Le 24 janvier 1976, George Foreman et Ron Lyle livraient l’un des combats de boxe les plus spectaculaires au chapitre des rebondissements. Au quatrième round, après avoir envoyé Lyle au plancher et lui-même subi deux chutes, Foreman chancelait au moment de retourner dans son coin. Au round suivant, malgré qu’il n’était pas complètement revenu à lui, Big George parvenait à l’emporter grâce à un knock-out retentissant. Permettez-moi d’attirer ici votre attention sur le fait que l’arbitre n’est pas intervenu immédiatement alors que Lyle était knock-out debout.

Vidéo : GEORGE FOREMAN VS. RON LYLE – ROUNDS 4 & 5 – ROTY 1976

Trente ans plus tard, soit le 7 mai 2005, Diego Corrales et Jose Luis Castillo se disputaient un combat d’unification chez les légers. Au dixième round, voilà que Corrales se retrouve au plancher à deux reprises. L’arbitre aurait pu alors mettre fin au combat tellement ces chutes étaient brutales. Mais comme Corrales s’est relevé et semblait avoir repris ses sens, il lui a donc été permis de reprendre le combat. Puis, contre toute attente, Corrales rebondit et terrasse à son tour Castillo, lequel cependant n’est pas tombé, manifestement knock-out debout. Sans plus attendre, l’arbitre est intervenu et a mis fin au combat.

Vidéo : Diego Corrales vs Jose Luis Castillo I, Round 10, 2005 Fight of the Year

Dans ce cas, contrairement à ce qui s’est passé dans le combat Foreman-Lyle, l’arbitre n’a pas attendu que Castillo s’écroule avant de stopper l’affrontement. De nos jours, mettre fin à un combat alors que l’un des boxeurs est knock-out debout est devenu la norme.

À la vieille époque, un boxeur terrassé et sans aucune défense pouvait visiter le tapis presque indéfiniment avant que le combat soit arrêté. D’ailleurs, il est à se demander si l’arbitrage n’était pas alors carrément barbare. Observez bien le comportement de l’arbitre dans la vidéo qui suit :

Vidéo : Jack Dempsey vs Jess Willard – 1st Round TKO

Force est de reconnaître que de grands changements se sont produits sur le plan de l’arbitrage. Aussi, ne devrait-on pas considérer ces changements comme reflétant une évolution en profondeur de tout le milieu de la boxe? À bien y réfléchir, je dirais même qu’une évolution des mœurs s’est produite et qu’elle continue à s’accomplir. Mais comme ces changements s’opèrent lentement, il n’est juste pas aisé de les constater au moment où ils surviennent. Ne faut-il pas alors s’accorder un certain recul pour en saisir toute la portée?

À mon avis, c’est d’ailleurs à partir de cette lente, mais constante évolution qu’il faut considérer en ce moment le débat entourant les commotions cérébrales. Évitons donc de s’en tenir aux positions extrêmes en ce qui concerne la boxe. Entre sa condamnation en bloc et le statu quo, une nouvelle réalité fait son chemin.

En fait, le sujet des commotions cérébrales ne doit pas être apprécié indépendamment du contexte social dans lequel évoluent les mentalités. De nos jours, ce n’est plus avec résignation que le monde de la boxe aborde ce sujet.  

Une commotion cérébrale n’est pas une fatalité

À la vieille époque, le terme «commotion cérébrale» ne faisait nullement partie du vocabulaire des sportifs. Les blessures (cérébrales ou non) étaient alors perçues comme une éventualité que ceux-ci devaient accepter sans réserve. La boxe ne faisait pas exception à cette règle. Même si les cas de knock-out étaient répertoriés, peu de personnes s’intéressaient à leurs conséquences. À cette époque, par exemple, un «flash knock down» n’était pas vraiment une source d’inquiétude pour quiconque et justifiait rarement l’intervention de l’arbitre.

Devant la gravité d’un traumatisme cérébral, les boxeurs avaient pour commentaire : «Cela devait arriver». L’épreuve était alors considérée comme inéluctable. Le boxeur n’avait par conséquent qu’à accepter et affronter son destin.

De nos jours, sans être totalement affranchis du fatalisme, les boxeurs sont amenés à se responsabiliser davantage face aux risques associés à leur sport. Ce n’est pas qu’on leur demande de renoncer à la boxe. L’objectif est plutôt que chacun d’eux réalise toute la mesure des dangers que comportent les sports de combat.

Or la question des commotions cérébrales n’intéresse pas seulement le milieu pugilistique. Tous les sports dans lesquels se produisent des contacts physiques sont interpellés. Sur ce sujet, il faut saluer la démarche entreprise par le Gouvernement du Québec auprès du milieu de l’éducation et des associations sportives. En fait foi Le protocole de gestion des commotions cérébrales, un document a été confectionné avec soin par le Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur

Le protocole invite toutes les personnes qui ont à intervenir dans les milieux sportifs et récréatifs à exercer plus de vigilance concernant les commotions cérébrales. L’objectif de ce document est par conséquent d’inciter les intervenants à agir dès le moindre soupçon.

Une commotion cérébrale n’implique pas nécessairement une perte de conscience. C’est le premier élément dont il faille tenir compte. Même que l’intervention auprès de l’athlète peut se faire bien avant l’apparition de symptômes. On parle alors d’indices. Dans certains cas, il est vrai que les indices que l’on croit avoir détectés ne seront pas en lien avec une commotion cérébrale (ex : un léger étourdissement dû à une chute de pression). Mais à d’autres moments, ces indices s’avéreront découlant d’une commotion cérébrale. Ce qui importe au bout du compte, c’est que l’entraîneur se montre prudent en n’écartant pas trop vite ses premiers soupçons.

Ainsi, dès le moment où ces indices sont détectés, le protocole prévoit le retrait immédiat de l’athlète qui ne doit pas reprendre l’activité au cours d’une période minimale de 48 heures. Cette période est cependant prolongée (pendant plusieurs semaines si nécessaire) dans le cas où des symptômes (ou des indices) persistent. Le cas échéant, c’est graduellement (par étape) que l’athlète reprend son activité. Une fiche de suivi est alors recommandée pour assurer une bonne gestion de son rétablissement.

La boxe amateur

Le Protocole de gestion des commotions cérébrales est un document auquel il faut attacher beaucoup d’importance. Je vous encourage fortement à le lire. Par ailleurs, il serait approprié que notre fédération sportive adapte ce document (en le modifiant quelque peu) aux fins de le rendre plus spécifique et applicable à la réalité de la boxe amateur. Je tiens d’ailleurs à indiquer que cette suggestion m’avait été faite par l’officiel Benoit Maltais pour qui les commotions cérébrales sont un important sujet de préoccupation.

Il y va de la crédibilité de la boxe amateur. Particulièrement à l’égard des moins de 18 ans, la Fédération doit exercer un leadership encore plus grand. Par exemple, je crois que les fiches de suivi ainsi que les questionnaires d’évaluation (utilisables par les entraîneurs) pourraient non seulement être recommandés, mais obligatoires. Dans cette optique, une formation appropriée pourrait être donnée aux entraîneurs par un professionnel de la santé. Cela garantirait à tout le moins une certaine homogénéité dans la gestion des cas où une commotion cérébrale est soupçonnée.

La boxe professionnelle

Contrairement à la boxe amateur, la boxe professionnelle témoigne d’une réalité qui ne favorise pas l’application stricte d’un protocole de gestion des commotions cérébrales. Par exemple, le retrait d’un boxeur à quelques semaines d’un combat d’importance est impensable. Le boxeur qui aurait subi une commotion cérébrale (parfois plusieurs) pendant un camp d’entraînement sera le premier à refuser qu’on annule l’affrontement. Même conscient du risque alors décuplé, ce boxeur décidera de braver cette menace. Comme le dit l’expression : «the show must go on».

Sur le plan psychologique, on compare souvent les boxeurs professionnels (en fait, tous les combattants) à des «bêtes de guerre». Cette comparaison n’est pas banale. N’en déplaise à ses détracteurs, la boxe regroupe beaucoup de jeunes gens dont les idéaux (et les rêves) sont les mêmes que ces soldats prêts à risquer leur vie. Je reviendrai sur ce sujet dans un prochain article. Pour le moment, permettez-moi de m’en tenir à l’idée que la boxe (et plus largement les sports de contacts) n’est que le décalque de phénomènes sociaux. Loin de se produire de façon anarchique, ces phénomènes obéissent à un grand nombre d’influences diverses. Le monde de la boxe est donc forcément tributaire des perceptions et des opinions qui évoluent dans le temps. Il en va de même de la sensibilisation aux commotions cérébrales.

Une question d’acceptabilité sociale

Cette expression réfère habituellement à un consensus (plus ou moins présumé) au sujet de l’élaboration de grands projets industriels ou d’infrastructures. L’acceptabilité sociale ne signifie pas qu’il y a unanimité. Bien au contraire, elle mobilise, la plupart du temps, divers groupes d’intérêts opposés. Mais ce qui rend d’autant plus intéressante l’application de ce concept à notre sujet, c’est que l’appréciation des risques fait également partie du processus d’acceptabilité sociale. Or, malgré que les risques soient bien réels, l’existence d’un projet n’est pas nécessairement menacée, à plus forte raison lorsque les données scientifiques sont imprécises sur le sujet.

La boxe professionnelle repose sur un consensus suffisamment large pour lui permettre de contrecarrer toute velléité d’action chez ses détracteurs. Cependant, ceci ne lui garantit pas le statu quo. Il faut donc s’attendre à d’autres changements pour ce qui est, par exemple, de l’arbitrage. Les résultats des recherches médicales sur les commotions cérébrales pourraient alors influencer les perceptions et dicter d’autres changements. Or, ces résultats pourraient éventuellement renforcer la position des victimes de traumatismes cérébraux dans leurs poursuites judiciaires. Le cas échéant, ceci obligerait les organismes de sport de contact à adopter de nouvelles règles de conduite. Bien évidemment, il est impossible de connaître le rythme avec lequel ces changements se produiront. Une chose est certaine, c’est qu’ils se produiront tôt ou tard. 

Conclusion

En tant qu’entraîneurs, il y a lieu que nous réfléchissions sur les précautions à prendre afin de diminuer les risques de commotions cérébrales chez nos boxeurs. Même s’il est inconcevable de les éliminer totalement sans dénaturer la boxe, plusieurs mesures peuvent être appliquées avec une certaine efficacité. Ce sera le sujet de mon prochain article.

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