Boxe québécoise pour tous les amateurs francophones – 12rounds.ca

Le «guerrier», vestige ou actualité?

Par Rénald Boisvert

Aujourd’hui, je poursuis ma réflexion à propos de la nostalgie. Conformément à la méthode que j’ai utilisée dans l’article précédent, c’est avec circonspection que j’aborde encore ce thème, d’autant que je cible cette fois une figure mythique de la boxe.

En effet, le symbole du «guerrier» a forgé l’imaginaire d’un bon nombre d’entre nous. C’est pourquoi dans ce cas, le sentiment de nostalgie appelle autant à la prudence. En se projetant dans un passé idéalisé, le danger est de donner à ses figures un caractère intemporel. Je crois au contraire que le symbole du guerrier a pu se transformer au fil du temps.

RAGING BULL

De façon générale, l’esprit guerrier a été personnifié à la boxe par Jake LaMota, aussi appelé «Raging Bull». Pour décrire le côté extrême de ce grand combattant, l’image du taureau s’avère tout à fait pertinente. Je dirais même qu’à cet égard, la corrida et l’arène de boxe ont beaucoup en commun.

Ainsi, au moment où le taureau entre en scène, la foule nourrit à son endroit des attentes identiques à celles éprouvées par les fans de LaMota pour ce qui est de la bravoure. Peu importe s’il a été affaibli par l’épée du matador, sans cesse, l’animal continue à charger. À l’égard de Jake LaMota, cette sorte de frénésie de la part de ses admirateurs a certainement existé.

Bien évidemment, Jake LaMota a eu ses heures de gloire. Il a remporté un grand nombre de combats grâce à sa combativité légendaire. Mais toutes ces guerres (plus de 100 combats professionnels, dont 6 sanglants, qui l’ont opposé à Sugar Ray Robinson) ont finalement eu raison de lui. Lors du sixième combat entre eux, le taureau a été en quelque sorte mis à mort. On a d’ailleurs intitulé cet ultime affrontement : «le massacre de la Saint-Valentin».

Dans ce combat, Sugar Ray Robinson tient le rôle du matador. Mais ce surdoué de la boxe dite «scientifique» pourrait-il également être considéré comme ayant été un guerrier? Robinson a lui aussi galvanisé les foules. Pour répondre à cette question, il faut d’abord examiner si l’on peut donner plus d’un sens au mot «guerrier».

Qu’est-ce qu’un guerrier?

Dans l’esprit de plusieurs, le guerrier se distingue par sa force herculéenne ainsi que par son tempérament rude et fougueux. Pour d’autres, il apparaît plutôt comme un super-héros rusé et notamment, hyper-armé. Cette différence de point de vue n’est pas banale. Même que j’y vois là l’occasion de faire un certain rapprochement avec notre sujet. Mais d’abord, commençons par examiner ces deux conceptions avec soin.

L’une de ces conceptions paraît ancienne. Elle réfère à une sorte de duel à armes égales. Le vainqueur serait donc celui qui est le plus fort et qui possède la plus grande capacité d’endurance. Alors que l’autre conception, d’aspect plus moderne, favorise plutôt celui qui ferait le meilleur usage des armes de haute technologie. Dans ce dernier cas, loin de se battre à armes égales, les combattants multiplient le recours à l’innovation technologique, ce qui a pour conséquence de reléguer la force brute au second plan.

Pour ce qui est de la boxe, nous aimons bien utiliser la métaphore du guerrier. Dans sa conception plus ancienne, la notion de guerrier réfère à ce boxeur qui met constamment la pression sur l’adversaire. Pas question de céder un pouce du ring. Fier de sa capacité à prendre des coups, ce pugiliste ignore la défensive. En bref, il a pour devise de combattre «coup pour coup».

Pour ce qui est de l’autre représentation du guerrier, comme je l’ai indiqué, la métaphore renvoie plutôt à l’innovation technologique. Ainsi, cette analogie évoque chez le combattant des atouts qui transcendent la seule robustesse. Par exemple, le jeu de jambes et les manœuvres défensives n’ont pas toujours fait partie de l’arsenal du boxeur. À l’origine, l’objectif du combattant se limitait à frapper le plus fort possible. Mais au milieu du dix-huitième siècle, à la force et au courage des pugilistes se sont ajoutées de nouvelles qualités telles l’agilité et la ruse. Jack Broughton devient alors le premier boxeur de type scientifique. Il est considéré comme étant l’inventeur du «jeu de jambes».

Depuis lors, les tactiques et techniques de boxe n’ont cessé de se développer. Mais cela ne s’est pas fait sans résistance. Par exemple, la défensive et le jeu de jambes ont été et continuent de nos jours à être perçues comme une manière déguisée de se dérober face à un affrontement. À bien y regarder, cette objection ne me paraît pas totalement injustifiée. Il est vrai que de nombreux pugilistes utilisent encore le jeu de jambes et les techniques défensives pour leur permettre de ne pas engager directement le combat. Par ailleurs, il serait incorrect de s’en tenir à cette seule perception. Ne vaut-il pas mieux d’abord se demander dans quels cas le terme «guerrier» pourrait avoir pris un sens nouveau?

De Benny Leonard à Vasiliy Lomachenko

Entre 1917 et 1925, les performances pugilistiques de Benny Leonard ont certainement contribué à raffermir l’idée qu’un boxeur scientifique pouvait aussi se révéler en tant que guerrier. Il s’agissait assurément d’un nouveau type de guerrier. Observez dans la prochaine vidéo la très grande diversité des habiletés de cette légende de la boxe.

Dans un excellent article intitulé «Qu’est-ce qu’un maître boxeur? L’exemple de Benny Leonard», Martin Achard fait grandement état de l’intelligence exceptionnelle de ce grand pugiliste. Dans cet article, l’auteur note qu’on reconnaît généralement le boxeur scientifique à ses habiletés de combattre à longue distance (outfighting) alors que le combat rapproché (infighting) serait plutôt réservé au bagarreur. Mais il en est tout autrement pour Benny Leonard. En réalité, ce boxeur a fait la démonstration qu’un boxeur scientifique peut exceller à toutes les distances. À ce sujet, Achard écrit : «un boxeur qui choisit d’attaquer de près peut le faire avec art et en déployant une panoplie de manœuvres raffinées.» Or si on ne peut pas opposer le boxeur scientifique à l’art de combattre à courte distance, alors quelle caractéristique peut-on retenir pour distinguer le guerrier de l’ensemble des boxeurs?

À cette question, je ne vois pour réponse qu’un mot : «intensité». De façon générale, ceci se traduit par la vigueur avec laquelle un boxeur livre un combat. L’action doit y apparaître riche en émotion; ce boxeur déploie alors des efforts soutenus, donc exécutés sans relâche et sans défaillance.

Depuis Benny Léonard, plusieurs grands boxeurs ont combiné intensité et science de boxe. Pour n’en mentionner que quelques-uns, James Toney, Pernell Whitaker et Sugar Ray Leonard ont certainement mérité le titre de guerrier. Il serait aberrant de leur refuser cette dénomination sous prétexte qu’ils ont été qualifiés de boxeurs scientifiques.

De nos jours, s’il y a un boxeur qui cadre tout à fait avec une telle définition, c’est nul autre que Vasiliy Lomachenko. Dans la prochaine vidéo, observez l’intensité avec laquelle ce pugiliste se jette dans l’action. En aucun moment, Lomachenko ne fait traîner les choses en longueur. En plus, il faut bien reconnaître que la pression qu’il exerce sur ses adversaires reste savamment exécutée.

Conclusion

Dans cet article, j’ai voulu démontrer que la notion de guerrier avait pris un sens différent de celui qu’on lui avait attribué à la vieille époque. J’aimerais pouvoir dire que la nouvelle signification a remplacé l’ancienne. Or, je ne me fais pas d’illusion. Je sais bien que cette vieille conception reste toujours vivante dans l’esprit d’un grand nombre de fans de boxe. Malgré tout, je ne cacherai pas le fait que je considère celle-ci plutôt anachronique. N’est-elle pas contraire à l’adage «toucher sans se faire toucher»?

Par ailleurs, je vais peut-être causer ici une certaine surprise en affirmant que le guerrier, peu importe le sens qui lui est donné, pourrait bien avoir perdu un peu de son éclat. Par exemple, ce que plusieurs définissent comme la rage de vaincre, appelé par d’autres «killer instinct», semble moins présent chez les boxeurs d’aujourd’hui. Dans un prochain article, je m’interrogerai à savoir si l’utilisation des nouvelles méthodes d’entraînement aurait pu altérer quelques-unes des facettes (old school) touchant le guerrier. Ce sera l’objet de ma prochaine réflexion.

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *