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Il y a 64 ans, Armand Savoie battait Sandy Saddler!

Par Martin Achard

Armand Savoie

Armand Savoie

Il y a 64 ans aujourd’hui, le 3 mars 1952, le Montréalais Armand Savoie se payait le luxe de vaincre un immortel absolu du noble art: nul autre que Sandy Saddler, généralement considéré comme l’un des deux ou trois meilleurs poids plumes de tous les temps. Qui plus est, Savoie réussit à triompher de Saddler alors que ce dernier était champion en titre des 126 livres et âgé seulement de 26 ans, c’est-à-dire alors qu’il était à son meilleur comme boxeur. Le bémol dans cette histoire? La victoire de Savoie fut obtenue par … disqualification, au terme d’une série d’évènements qui soulevèrent les passions et défrayèrent la manchette ici comme aux États-Unis! Que se passa-t-il exactement lors de cette soirée mémorable, une autre des nombreuses soirées qui firent du vénérable Forum de Montréal l’un des amphithéâtres les plus riches en histoire sportive de l’Amérique du Nord? Voici les principaux faits.

Raoul Godbout

Raoul Godbout

Au début de 1952, le promoteur Raoul Godbout cherchait à opposer Savoie – alors champion canadien des poids légers – à un adversaire de grand renom, afin de le faire progresser dans les classements mondiaux. Après avoir cogné à plusieurs portes, il réussit finalement à convaincre Saddler de venir livrer un combat de dix rounds contre Savoie dans la métropole du Québec, en lui garantissant une bourse de 5000$ combinée à 27,5% des recettes au guichet, soit à un montant qui, éventuellement, allait s’élever à plus de 6400$. Après un camp d’entraînement effectué au prestigieux Stillman’s Gym de New York, alors la Mecque des gymnases de boxe, Saddler arriva chez nous quelques jours avant la date prévue de l’affrontement. Il peaufina sa préparation à la Palestre Nationale, où il fit notamment une séance de sparring de plusieurs rounds devant un nombre appréciable de 1200 curieux venus l’observer.

Sandy Saddler et Willie Pep combattant au sol lors de leur 4e combat

Sandy Saddler et Willie Pep combattant au sol lors de leur 4e affrontement

À l’époque, Saddler avait déjà acquis l’essentiel de la réputation qui, de nos jours encore, le place non pas seulement au sommet des palmarès des plus grands poids plumes de tous les temps, mais également au sommet des listes des… pugilistes les plus salauds de l’histoire! Moins de sept mois auparavant, en effet, il avait défendu avec succès son titre des 126 livres contre un autre immortel absolu, Willie Pep, dans un duel qui est entré dans la légende comme étant peut-être LE combat de championnat le plus truffé d’illégalités jamais disputé, et qui mena d’ailleurs à la suspension du champion et à la révocation de la licence de boxeur de l’aspirant par la Commission athlétique de New York. Les problèmes commencèrent donc lors de la pesée du combat Savoie-Saddler, lorsque le président de la Commission athlétique de Montréal, Émile Gauthier, crut bon d’aller s’adresser au natif de Boston pour lui signifier clairement que ses manœuvres illégales ne seraient pas tolérées à Montréal. Aux dires de Gauthier, Saddler eut alors le culot de lui répondre: «Tu n’as pas le droit de me parler de cette façon!».

Saddler appliquant une gauche au menton de Savoie

Saddler appliquant une gauche au menton de Savoie

Dans le ring, Saddler remporta avec facilité le premier round grâce à la qualité de ses uppercuts et de son crochet de gauche, mais il reçut aussi, au cours de cet assaut, son premier avertissement de l’arbitre Tommy Sullivan, qui lui reprocha de trop rudoyer Savoie en situation d’accrochage. Au début du deuxième, toutefois, le Québécois sut gagner le respect de son rival en plaçant une très belle droite et en le martelant pendant une bonne trentaine de secondes dans les câbles. Cette charge réussie de Savoie incita Saddler à répliquer de toutes les façons qu’il connaissait, ce qui voulait dire, dans son cas: tirailler, projeter au sol, lutter, retenir et frapper, donner des coups de tête et des coups de coude, frotter les lacets de ses gants sur le visage de l’adversaire, frapper sous la ceinture, et même asséner des coups de talon! Constatant sa panoplie de manœuvres, l’arbitre lui servit de nouveaux avertissements et donna à la fin du round l’ordre aux trois juges de ne pas lui accorder la reprise, ce qui était alors la façon normale de faire dans un contexte où le système de pointage basé sur 10 points n’était pas utilisé.

Savoie et Saddler en situation d'"infighting"

Savoie et Saddler en situation d’infighting

Le troisième round fut à plusieurs égards une réplique du deuxième: Savoie parvint à placer de solides frappes en situation de corps-à-corps, et Saddler continua à faire étalage de sa maestria en matière de «dirty fighting», forçant de nouveau l’arbitre à enjoindre les juges de ne pas le déclarer vainqueur de la reprise. C’est alors qu’Émile Gauthier, le président de la commission athlétique, perdit patience. Il monta subitement dans le ring et ordonna, avant le début du quatrième round, la disqualification de Saddler, ce à quoi l’Américain réagit en disant au respectable président d’aller se faire foutre, et en courant se planter devant Savoie, alors tranquillement assis dans son coin, pour le provoquer!   

Le Forum, coin Atwater et Ste-Catherine

Le Forum, coin Atwater et Ste-Catherine

Face à cette situation inattendue, la foule de 8334 spectateurs réunie au Forum, une fois sa stupeur passée, commença à s’exprimer bruyamment, révélant des réactions et des émotions contradictoires. D’un côté, en effet, se trouvait ceux qui, dégoûtés par le style de combat de Saddler, estimaient que justice avait été rendue. De l’autre, ceux qui avaient payé 6$ (ou moins) pour leur billet et qui «en voulaient pour leur argent», alliés à ceux qui avaient parié pour le champion américain, le favori à deux et demi contre un, et qui s’estimaient floués par la tournure des évènements. Des attroupements se formèrent donc autour du ring et plusieurs batailles éclatèrent spontanément entre les représentants des deux groupes, batailles que le personnel de sécurité sur place s’avéra incapable de maîtriser. Un coup de fil dut donc être urgemment placé au poste de police numéro 10, qui envoya en cinquième vitesse plusieurs voitures bourrées d’agents au coin d’Atwater et de Ste-Catherine, afin de rétablir la paix et l’ordre! Il fallut en outre escorter Saddler hors du ring, et continuer à lui accorder une protection particulière dans son vestiaire, de même qu’à sa sortie du Forum.

Émile Gauthier

Émile Gauthier

La colère du président Gauthier contre le boxeur américain était telle qu’il voulut également ordonner le soir même à Raoul Godbout de ne pas verser immédiatement à Saddler sa bourse. Mais le promoteur, qui apparemment ne s’en laissait imposer par personne, même pas par le patron de la commission athlétique, refusa net: «J’ai l’obligation de payer les combattants qui prennent part à mes galas», avait-il fait valoir devant des journalistes. «Je pense que, par cette demande, le président tente d’outrepasser son autorité».   

Pour sa part, Gauthier expliqua devant les mêmes journalistes les raisons de la disqualification de Saddler en ces termes: «J’ai posé ce geste pour protéger Armand Savoie. Saddler a employé toutes les tactiques illégales connues et inconnues. Il a porté des coups défendus, il a lutté, et je ne voulais pas qu’il cause des blessures à Savoie, comme il avait causé des blessures à Willie Pep». Et qu’en pensait celui qui, dans l’arène, eut à appliquer la directive du président, l’arbitre Tommy Sullivan? «À certains moments lors du combat, j’avais l’impression que Saddler cherchait à se faire disqualifier», avait-il avoué. «Mais j’aurais laissé l’affrontement se poursuivre pendant au moins un autre round».

Bert-briscoe

Bert Briscoe

Quant au clan de Saddler, on ne sera pas surpris d’apprendre que sa réaction fut, tout de suite après la disqualification, viscérale: «Nous allons détruire la réputation de Montréal comme ville de boxe», avait menacé haut et fort Bert Briscoe, l’entraîneur de Saddler. «Nous allons dire à tous les boxeurs américains qu’ils doivent éviter de venir ici s’ils ne veulent pas se faire arnaquer!».       

Sandy Saddler, dans un moment de détente

Sandy Saddler, dans un moment de détente

Lors d’une assemblée spéciale tenue le lendemain, la Commission athlétique de Montréal décida finalement de n’imposer qu’une amende de 500$ à Saddler, lui évitant ainsi une suspension et un possible non-versement de sa bourse. La commission préféra faire preuve de clémence, eu égard au fait que l’actuel membre de l’International Boxing Hall of Fame (IBHOF) s’apprêtait à joindre l’armée américaine. «En temps normal», avait toutefois pris soin de préciser le président Gauthier, «Saddler aurait été suspendu».

Et Savoie dans toute cette affaire? En dépit du caractère atypique de sa victoire, il obtint le résultat que lui et Raoul Godbout espéraient, puisqu’il intégra, quelques semaines plus tard, le top 10 mondial des poids légers!

Note: Je remercie Sylvain Pelletier de m’avoir aidé à authentifier la photo du combat qui figure à la une de cet article.

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