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Les limites de la boxe féminine

Marie-Eve Dicaire l'emporte le 9 juin

Par Jean-Luc Autret

À une époque où l’égalité est devenu un dogme, je crois qu’il est important de remettre les pendules à la bonne heure qu’en à nos attentes par rapport à la boxe féminine professionnelle. Soyons réalistes, il y a plusieurs problèmes systémiques qui affectent la qualité de cette disciple et ce n’est qu’en étant patient que des solutions vont émerger.

Avant que l’on me lance des tomates pour le choix de ce sujet, j’aimerai rappeler que 12 Rounds a été le seul site à couvrir dignement, avec quatre articles, le gala uniquement féminin à Gatineau de David Damphousse.

Dans le même sens, avant même ses débuts pros, j’ai été le premier à vous offrir un portrait de Marie-Eve Dicaire. Il m’a aussi fait plaisir de vous faire connaître Vanessa Lepage-Joanisse lorsqu’elle a eu sa chance en championnat du monde après seulement quatre combats professionnels. Bref, j’aime aussi parler de la boxe féminine de façon positive !!!

Plusieurs vedettes, mais pas de profondeur

Mon collègue Carl Savard a déjà dressé un portrait de la lente évolution de la boxe féminine professionnelle. Bien sûr, le noble art au féminin est une réalité depuis de nombreuses décennies, mais il a aussi fait son retour aux Jeux Olympiques qu’en 2012, et ce, dans seulement trois divisions.

On peut dire aujourd’hui que la boxe féminine est en grande croissance grâce à l’arrivée chez les pros des Claressa Shields, Katy Taylor, Savannah Marshall et autres anciennes olympiennes. Par contre, du même souffle, on doit aussi constater la très faible profondeur dû au nombre limitée d’athlètes dans les différentes divisions. Voici quelques exemples bien concrets.

À l’ensemble de la planète, il y a seulement 10 boxeuses chez les poids lourds qui ont une fiche positive et plus de trois combats complétés. À 160 livres, la division de Claressa Shields, on retrouve selon le site web boxrec 32 boxeuses actuellement active, et ce, pour l’ensemble de la planète. Chez les 154 livres, la division de Marie-Eve Dicaire, la terre compte 41 pugilistes actives. Pour les 147 livres, on se rend jusqu’à 64 boxeuses, mais si on considère seulement celles qui ont plus d’un combat pro ça tombe soudainement à 44 boxeuses. Chez les 140 livres, ils n’y a qu’une trentaine de boxeuses qui ont une fiche positive sur un total de 80 athlètes. La division où l’on retrouve le plus de boxeuses est chez les 112 livres. Il y a actuellement 178 boxeuses actives, mais là-dessus il y en seulement 80 qui ont une fiche positive.

Autre exemple, les nouvelles vedettes profitent de cette situation pour devenir championnes du monde très rapidement. Claressa Shields est devenu double championne chez les super moyennes après quatre combats. Puis le 22 juin dernier, à son 6e combat, elle a vaincu la double championne du monde à 154 livres, Hanna Gabriels, pour devenir championne IBF et WBA chez les poids moyens. De son côté, l’Irlandaise Katy Taylor a décroché le titre WBA des 135 livres après seulement sept duels.

La valeur des classements mondiaux féminins

Chez les hommes réussir à faire parti de l’un des quatre tops 15 mondiaux c’est une grosse réalisation. La plupart du temps le chemin le plus efficace est de remporter un titre nord-américain qui permet d’être classé dans le top 15 de la dite association. C’est aussi possible de le faire en battant un boxeur déjà classé ou en accumulant les succès, particulièrement en dominant un ancien champion du monde ou un ancien aspirant crédible.

Par contre, chez les femmes les règles ont dû être un peu assouplies puisque le nombre de participantes est de beaucoup inférieur, souvent plus de dix fois moins élevées. Analysons un peu la situation de Marie-Eve Dicaire qui est actuellement classée 2e aspirante mondiale à la WBC et à la WBA chez les 154 livres ainsi que 3e à l’IBF à 147 livres.

Marie-Eve Dicaire NABFPremière anomalie évidente, la douteuse WBC a choisi de classer les championnes des autres associations dans son classement. Donc, Hanna Gabriels, qui est championne WBA et WBO, est classé 1ère aspirante WBC et Chris Namus, la championne IBF, se retrouve au 3e rang. Malheureusement, cette situation se retrouve dans le classement de chacune des divisions.

Évidemment, le deuxième problème c’est le nombre d’aspirantes. Alors que ça devrait être un top 15, on retrouve 14 boxeuses à la WBC, 9 pugilistes à la WBA et seulement cinq à l’IBF. Vous vous demandez pourquoi il y a aucune mention des classements de la WBO? La réponse est simple, ils en ont tout simplement pas, malgré qu’ils ont des championnes dans la majorité des catégories.

Enfin, on ne veut pas en ajouter une couche, mais le classement féminin de la NABF à 154 livres, le titre détenu par Marie-Eve Dicaire, contient seulement deux noms, soit l’Américaine Latondria Jones et la Mexicaine Paty Ramirez, que Dicaire a vaincu à deux reprises.

La charismatique et commerciable Marie-Eve Dicaire

C’est bien connu, les problèmes du Groupe Yvon Michel arrivent de tous les côtés et rien ne se réalise dans la facilité. Même un simple « purse bid » se transforme en exercise proche de la collusion. D’un autre côté, on peut dire qu’aujourd’hui Marie-Eve Dicaire est l’athlète le plus aisément commerciable chez GYM. Le simple fait que monsieur madame tout le monde ait pu la voir à la très populaire émission Tout le monde en parle dit tout.

Généreuse, volubile, souriante et splendide, Marie-Eve Dicaire est une excellente communicatrice. Contrairement à bien des boxeurs, il faut presque la contenir pour limiter la durée de ses réponses. L’ancienne championne du monde de karaté est excellente en entrevue, c’est probablement un élément qui a pesé fort dans les motivations du Groupe Yvon Michel lorsqu’ils l’ont signés en mars 2016.

Soutenu par les services d’une attachée de presse, elle maximise de belle façon sa visibilité médiatique. Bref, la présence de Marie-Eve est certainement une bénédiction dans le monde de la boxe pour améliorer la visibilité du noble art au public en général et faciliter le recrutement de nouveaux adeptes autant masculins que féminins.

Un chemin se dessine à la WBA

En plus de son aisance médiatique, il y a aussi une bonne nouvelle pour Marie-Eve Dicaire côté classement. Samedi prochain à Moscou, l’aspirante no 1 à la WBA à 154 livres, la Russe Inna Sagaydakovskaya (7-0-0, 3 KO) affrontera la quintuple championne du monde à 147 livres, la Norvégienne Cecilia Braekhus (33-0-0, 9 KO). Bref, Marie-Eve devrait devenir l’aspirante no 1 à la WBA dans quelques semaines.

De plus, selon certaines rumeurs Hanna Gabriels, actuelle championne à la WBA et à la WBO à 154 livres, pourrait bien choisir de poursuivre sa carrière à 160 livres. Est-ce que GYM sera en mesure d’organiser un combat de championnat de la WBA avec le titre vacant cet automne? C’est à souhaiter.

Notons que l’aspirante no 3 de cette association est la dangereuse Dominicaine Oxiandia Castillo (16-3-3, 13 KO), qui est seulement âgée de 23 ans. Elle a fréquentée les aéroports pour se rendre en Afrique du Sud, au Danemark, en France et au Costa Rica pour se battre en championnat du monde. Sa fiche face aux meilleures est de 1-3-1 incluant une victoire par KO face à Hanna Gabriels alors qu’elle était âgée de seulement de 18 ans.

La suivante sur la liste de la WBA est la boxeuse de l’Uruguay Katia Alvarino (8-4-1, 3 KO). Le clan Dicaire a tenté à trois reprises de la faire venir à Montréal pour qu’elle affronte la protégée de Stéphane Harnois. Justement, notre prochain bloc vous parle des changements d’adversaires.

D’une adversaire de remplacement à une autre

Dans les derniers mois, les changements de rivales à quelques jours du combat ont certainement créés une atmosphère difficile à vivre dans le clan Dicaire. En fait, soyons clair, depuis un an la boxeuse de St-Eustache a constamment affrontée des rivales qui ont acceptées le duel dans les jours précédents. Au mieux, la visiteuse s’est vu offrir le combat dans un délai de deux à trois semaines. Voyons cela en détails.

Tout d’abord, la finale du gala de GYM à Gatineau en octobre dernier devait mettre en vedette Mikael Zewski, tout nouvellement signé par GYM à l’époque. Marie-Eve Dicaire débute son camp d’entraînement le 12 juillet. Elle devait d’abord se battre à Québec le 16 septembre en sous-carte d’Oscar Rivas, mais ce gala ne verra jamais le jour. Puis son promoteur lui parle du 28 septembre et finalement ça aura réellement lieu le 25 octobre.

Son adversaire présentie est alors Katia Alvarino, mais celle-ci se fait offrir un duel en championnat du monde pour affronter la championne IBF des 154 livres, Chris Namus. Alvarino est remplacé par la représentante de l’Argentine Yamila Esther Reynoso (8-2-3, 7 KO). Il s’agit alors du premier combat de 10 rounds de Marie-Eve qui l’emportera par décision unanime (100-90, 100-90, 98-92).

De retour sur le ring pour le 7 décembre, le clan Dicaire tente de nouveau d’obtenir les services d’Alvarino, puis il se tourne vers la Mexicaine Silvia Zuniga (7-15-0, 1 KO). Celle-ci a été dans l’incapacité d’obtenir son visa pour faire le voyage. Considérant sa fiche, peu de spectateurs ont été fâchés d’apprendre que Dicaire offre plutôt un combat revanche à Paty Ramirez (11-4-0, 5 KO). Le second duel se termine comme le premier, soit par une décision unanime (80-72, 80-72, 79-73).

En demi-finale des débuts pros de Steve Bossé, Marie-Eve Dicaire remonte sur le ring le 15 février. Pour son second combat de 10 rounds, elle peut mettre la main sur le titre NABF des 154 livres. Pendant des semaines, son équipe la prépare à Katia Alvarino, qui l’a dépasse d’une hauteur de quatre pouces. Même que le journal de Montréal publie un article sur le sujet dix jours avant l’affrontement.

Dans la semaine du combat, Alvarino est éliminée de la carte à cause d’un problème de visa. GYM fait donc appel à Marisa Gabriela Nunez (8-9-2, 1 KO), une boxeuse de l’Argentine de 34 ans qui se bat généralement chez les 140 livres. Ne craignant uniquement la force de frappe de la gauchère, Nunez tourne dans le sens traditionnel des droitiers et elle touche la Québécoise à répétition au point que les juges remettent des cartes de 95-95, 96-94 et 96-94, soit une décision majoritaire à l’avantage de Dicaire. Depuis ce duel, Nunez a remporté en mai le titre national de l’Argentine à 135 livres.

Enfin, sa dernière sortie a eu lieu lors du week-end du Grand Prix montréalais. Au début du mois de mai, nous apprenions que Marie-Eve devrait défendre sa ceinture NABF le 9 juin. Finalement, GYM confirme le nom de son adversaire à seulement 11 jours d’avis. En se mesurant à Yamila Belen Abellaneda (6-2-0, 3 KO), Dicaire a fait face une boxeuse de l’Argentine en provenance des 140 livres. Une bonne méthode pour s’assurer que sa rivale respecte la limite de poids, mais la NABF refuse de reconnaître le duel comme une défense de titre.

Et maintenant, Marie-Eve affrontera ce vendredi Alejandra Ayala (8-3-0, 5 KO), une Mexicaine qui a perdu les huits rounds contre Dicaire le 15 juin 2017. Depuis, la boxeuse de 29 ans s’est rendu en Angleterre pour se mesurer à Savannah Marshall. L’affrontement était terminé avant la fin du second round.

Hannah Rankin Alicia NapoleonÉvidemment, Ayala n’était pas le premier choix du clan Dicaire pour faire progresser la Québécoise. Nous avons appris que GYM a passé proche de s’entendre avec l’Anglaise Hannah Rankin (5-1-0, 1 KO). Celle-ci a préférée accepter un duel avec Alicia Napoleon (9-1-0, 5 KO) en championnat du monde à 168 livres le 4 août prochain en banlieue de NY. Le plan B fut la Hongroise Szilvia Szabados (17-12-0, 8 KO), qui a fait quatre rounds avec Claressa Shields, mais il y a eu des complications et l’alternative s’appelle donc Alejandra Ayala.

Bref, il semble y avoir une malédiction entourant Marie-Eve Dicaire. Si Alvarino s’est retiré à trois reprises pour trois raisons différentes, il y en a plusieurs autres qui ont eu des offres plus payantes financières ou en championnat du monde.

Il est évident que Marie-Eve aura bientôt sa chance de devenir championne du monde à moyen terme. Ça passé proche au mois de mai avec un combat pour le titre WBC. Est-ce que la ceinture WBA deviendra vacante prochainement? Est-ce que ce sera un affrontement avec la Polonaise championne de la WBC Ewa Piatkowska (11-1-0, 4 KO) qui fonctionnera ? L’avenir, nous le dira. Mais, il ne serait pas surprenant du tout que Marie-Eve obtienne sa chance le 4 novembre prochain en sous-carte de Stevenson-Gvozdyk.

À quoi s’attendre à l’international

Pour en revenir au sujet plus large, la boxe féminine professionnelle est présentement au stade embryonnaire, mais aussi en plein développement. En 2020, il y aura deux catégories de plus, donc cinq au total, à la boxe féminine aux Jeux Olympiques de Tokyo. Ça représente quelques dizaines de plus de nouvelles pugilistes de qualités et crédibles qui feront le saut chez les pros dans les mois suivants.

L’intérêt de la télé américaine est une bonne indication de l’évolution de ce sport. En août 2016, PBC présente sur NBC pour la première fois un duel féminin, c’est Heather Hardy VS Shelly Vincent en sous-carte d’Errol Spence Jr. Notons que ce programme a été diffusé aux États-Unis immédiatement après la finale olympique masculine de basketball, une excellente façon de faire exploser les cotes d’écoute.

Par la suite, Claressa Shields a fait ses débuts pros sur Showtime et quatre de ses cinq autres combats ont été télévisés. De son côté, HBO a présenté le 5 mai dernier, en sous-carte de Golovkin-Martirosyan, la meilleure boxeuse livre pour livre, la Norvégienne Cecilia Braekhus, détentrice de 5 ceintures à 147 livres. Enfin, le 22 juin à Detroit, Showtime a offert un programme double féminin impliquant les quatre titres mondiales à 160 livres; Claressa Shields VS Hanna Gabriels et Christina Hammer VS Tori Nelson.

Bref, on parlera de plus en plus de la boxe féminine, mais nous sommes encore très loin de pouvoir dire que le niveau d’adversité est aussi relevé chez femmes que chez les hommes. L’égalité étant parfois plus un concept qu’une réalité.

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