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Mike Tyson, l’héritage de Cus D’Amato

Cus D'Amato et Mike Tyson

Par Rénald Boisvert et Vincent Auclair

Dans un article publié il y a quelques mois, nous avons présenté le tout premier entraîneur de Mike Tyson, le grand Cus D’Amato. Nous nous étions alors concentrés principalement sur les aspects innovateurs et avant-gardistes mis de l’avant par cet extraordinaire pédagogue. Tout en poursuivant de nouveau cet objectif, nous allons cette fois-ci tenter de déterminer à partir du phénomène Mike Tyson la contribution que D’Amato a pu apporter aux styles de boxe que nous retrouvons de nos jours.

Mais tout d’abord, revenons sur certaines particularités de la conception de Cus D’Amato dans le but de mieux en comprendre toute l’étendue. Du coup, ceci devrait nous permettre de connaître les raisons pour lesquelles ce style de boxe incarné par Mike Tyson ne semble pas applicable, du moins intégralement, à tous les types de boxeur.

UN SYSTÈME

Cus D’Amato a lui-même choisi d’utiliser le mot «système» pour représenter sa propre conception du noble art. S’il a retenu ce mot, ce n’est pas par hasard. C’est qu’il a voulu doter le boxeur (ultimement Mike Tyson) d’un système d’automatismes suffisamment complet pour valoir en toutes circonstances lors d’un combat. Précisons que les automatismes (erronément appelés réflexes) sont monnaie courante pour un athlète. Ils sont le résultat de nombreuses répétitions de telle sorte qu’ils viennent à faire partie intrinsèque du boxeur comme s’ils étaient des réflexes. Ainsi, un automatisme est censé accompli lorsque, par exemple, l’athlète n’a plus besoin de penser à la mécanique du geste qu’il est en train d’exécuter.

Cus D'Amato en 1957

Cus D’Amato en 1957

Dans ce système élaboré par D’Amato, les automatismes jouent un rôle accru au sens où ils ne laissent que très peu de place à l’improvisation. Grâce à un entraînement structuré à cette fin, Mike Tyson a donc été programmé pour satisfaire aux exigences de ce système. Ses attaques, sa défensive, enfin tous ses gestes devaient être rapides et soutenus sans qu’il ait besoin de réfléchir par avance. Or, comme on ne peut jamais parler d’un «système» sans évoquer les principes qui sont à la base de son fonctionnement, voyons ce que Cus D’Amato nous révèle à ce sujet.

JAMAIS IMMOBILE

Examinons à nouveau l’un des principes directeurs à l’appui du système de D’amato : le boxeur ne doit jamais s’immobiliser après avoir exécuté une combinaison de coups. Car c’est précisément là où il se serait immobilisé que l’adversaire dirigera sa riposte. Que ce soit au moyen d’une esquive ou d’un déplacement, D’Amato exhortait donc Mike Tyson de ne jamais attendre la riposte. Il devait au contraire s’y dérober peu importe que l’adversaire réagisse ou non. En présumant une telle riposte de l’adversaire et en agissant sans délai, Tyson ne risquait pas de prendre des coups inutilement.

Mais pour D’Amato, cette directive voulant que le boxeur ne s’immobilise pas, quoique nécessaire, lui apparaissait insuffisante. Il fallait donc en plus éviter d’être prévisible. Ainsi, varier les mouvements défensifs s’imposait manifestement dans ce système. D’amato requérait alors de Tyson qu’il effectue différents types de gestes défensifs : ainsi, ses mouvements de tête rapides et ininterrompus ont su marquer l’imaginaire; mais il y a également ses déplacements angulaires, tout aussi efficaces et spectaculaires. Attardons-nous sur ceux-ci. On y découvrira un autre principe directeur du système de D’Amato.

LES ANGLES

Pour bien saisir les avantages pour un boxeur de donner des angles, il convient de visualiser au départ deux boxeurs se faisant face à courte ou moyenne portée. Si l’un d’eux, par exemple Mike Tyson, se déplace rapidement en formant un angle de 60 degrés, vous pouvez imaginer qu’il fera encore face à l’adversaire, alors que ce dernier n’aura plus Tyson directement devant lui. Ainsi, pendant un court moment, soit le délai dont l’adversaire a besoin pour rétablir sa position, Tyson disposera de ce moment pour y aller de ses meilleurs coups de poing. Sur ce point, D’Amato dira à Tyson : « tu te trouves dans une position où tu peux frapper ton adversaire alors que lui ne le peut pas».

Cus D'Amato et Mike Tyson

Cus D’Amato et Mike Tyson

Cus D’Amato a insisté énormément sur les avantages offerts par les déplacements angulaires. Non seulement, ce type de déplacement a pour effet de surprendre l’adversaire, mais ceci le place momentanément dans un position de vulnérabilité. Qui plus est, D’Amato dira qu’au plan psychologique, sachant que l’adversaire ne peut représenter à cet instant aucune menace, il va de soi qu’un Tyson pourra alors exécuter ses combinaisons de coups avec encore plus de férocité. C’est d’ailleurs à partir de cette situation que naîtra l’expression : «bad intention».

Il n’est pas inutile de préciser ici que les déplacements angulaires font partie d’un ensemble d’éléments que Cus D’Amato a raffinés au fil du temps. Au cours de sa longue carrière, la pensée de cet illustre entraîneur a évolué. Le système s’est donc quelque peu complexifié dans les années Mike Tyson.

UN SYSTÈME QUI ÉVOLUE

À l’époque de Floyd Patterson, le système conçu par Cus D’Amato a été quelque peu ridiculisé en raison de certaines de ses caractéristiques, telles la position de face (square shoulders), les déplacements par bondissements et notamment la position de garde dont les mains cachaient pratiquement tout le visage – c’est d’ailleurs pour se moquer de cette position de garde qu’on l’a appelée : «peek-a-boo style».

Or, à partir des années Tyson, Cus D’Amato considère désormais que les mains doivent être tenues plus basses, soit à la hauteur de la mâchoire. Évidemment, cette position de garde a le mérite de ne pas obstruer la vue du boxeur, comme c’était le cas pour Patterson. De plus, cette nouvelle manière de tenir la garde a pour effet de favoriser des temps de réaction plus courts et de ce fait, améliore l’efficacité autant en attaque qu’en défensive. Enfin, soulignons qu’un coup de poing dirigé à partir d’une garde très haute ne peut pas être aussi percutant que s’il est lancé à partir de la mâchoire, soit directement en lien avec l’épaule.

Cus D'Amato, Floyd Patterson, Mike Tyson, and Jose Torres

Cus D’Amato, Floyd Patterson, Mike Tyson, and Jose Torres

Mais c’est au niveau des déplacements de coté, que Cus D’Amato aura apporté les modifications les plus significative à son système. Ainsi, dans les années 1960, on pouvait observer à partir des styles de boxe alors dominants que les déplacements étaient généralement limités à une rotation des deux pugilistes dans le sens des aiguilles d’une montre. Par conséquent, Patterson avait beau bondir à la droite de l’adversaire qu’il parvenait difficilement à compléter ses combinaisons de coups, l’adversaire ayant rapidement pivoté du coté opposé. Avec Tyson, tout a changé. Il bondira à droite comme à gauche, ce qui rendra ses attaques d’autant plus imprévisibles pour l’adversaire.

Il faut souligner ici que les déplacements de coté effectués par Tyson formaient un angle parfait. Et peu importe que ce soit ou non du coté de la main forte de l’adversaire, l’angle était suffisamment grand pour priver ce dernier de toute riposte efficace. De plus, ce type de déplacement avait pour effet de rectifier la position de face (square shoulders) en diagonale (sideways stance). Ainsi, en bondissant d’un coté ou de l’autre – Cus D’Amato insistait sur ce point – Tyson ne devait aucunement être de face; bien au contraire, il devait alors ramener ses épaules de manière à ce qu’elles soient «armées», c’est à dire en transférant tout le poids du corps d’un coté dans le but de générer une plus grande force.

Mais l’enseignement de D’Amato ne s’arrête pas là. En effet, il a amené également Tyson à développer la capacité de boxer «gaucher», de sorte qu’il pouvait encore compléter ses attaques même lorsqu’il se retrouvait à contre-pied. Notamment, dans le cas où l’adversaire pivotait du coté opposé pour échapper à ses attaques, rien n’y fait, déjà Tyson s’était converti en «gaucher», prêt à se ruer de nouveau sur son opposant.

En somme, force est de constater que ce système élaboré par Cus D’Amato est d’une immense précision. Il est difficile de penser que Mike Tyson aurait pu être aussi efficace sans cet encadrement. En revanche, un tel système est-il applicable de façon générale?

UN SYSTÈME AMBITIEUX

Quoique la conception de Cus D’Amato a évolué au fil des années, il n’en demeure pas moins qu’elle a continué à reposer sur des bases plutôt rigides. En d’autres mots, pour appliquer un tel système, par exemple, à un jeune athlète, cela requiert chez ce dernier une capacité physique exceptionnelle ainsi que des habiletés d’un certain type. Car même si ce système remonte au milieu du siècle dernier, c’est comme s’il avait été créé sur mesure pour Mike Tyson. La question est : qui peut vraiment entrer dans un tel moule?

Premièrement, au cœur du système élaboré par Cus D’Amato, l’élément «vitesse» est crucial. En fait, que ce soit grâce à des mouvements de tête ou à des déplacements de coté, Tyson devait alors se montrer plus rapide que l’adversaire pour se soustraire à la contre-attaque.

Deuxièmement, comme il ne devait jamais s’immobiliser, maintenir un tel niveau de vitesse tout au long d’un combat exigeait une condition physique, et peut- être même une capacité physique dont très peu de boxeurs peuvent disposer.

Troisièmement, ce système implique un type d’engagement et de détermination de l’athlète qui soit total. Chez Mike Tyson, il y avait en lui quelque chose d’animal; d’ailleurs, on aimait le comparer à un prédateur. Il s’agit ici non pas d’une habileté, mais d’un trait de caractère, de personnalité que la plupart des athlètes ne posséderont jamais.

Quatrièmement, la puissance de frappe s’avère aussi au nombre des pré-requis compte tenu que le boxeur doit sans cesse s’engager dans les corps à corps. Mais ici, «frapper fort» ne suffit pas – une technique implacable est au centre de la conception de D’Amato – il s’agit de gestes précis et tellement courts que seul un très haut niveau de coordination permet de développer ce type de combinaisons de coups de poing. D’Amato en expliquait la technique à partir de «l’effet levier». Dans cet optique, le boxeur doit transformer son corps en catapulte pour en décupler la puissance et notamment en augmenter la vitesse tout en étant compact. Ainsi, Mike Tyson n’avait besoin de se trouver qu’à quelques pouces de la cible pour utiliser la pleine puissance dans ses combinaisons de coups. Observez-le au sac lourd alors qu’il en fait la démonstration :

Somme toute, très peu de boxeurs peuvent, comme le jeune Mike Tyson, cumuler puissance, vitesse, coordination, détermination et endurance. Autant de qualités réunies chez un même athlète! C’est beaucoup demandé! Il faut donc reconnaître que D’Amato a conçu un système quasi inapplicable dans son intégralité. D’ailleurs, il n’est étonnant que Patterson et Tyson ait connu leur immense succès à un très jeune âge. À compter du moment où l’un de ces éléments a commencé à décliner, soit la vitesse, ces valeureux boxeurs n’étaient plus invincibles. Ainsi, même si Tyson a pu conserver un certain niveau de performance grâce à ses qualités techniques conjuguées à une force de frappe exceptionnelle, la perte de rapidité l’a certainement privé de demeurer au sommet.

S’il fallait prendre tous les éléments faisant partie du système conçu par Cus D’Amato comme devant former un tout, l’enseignement légué par cet illustre entraîneur nous semblerait peu accessible à beaucoup de jeunes athlètes qui manifestement ne peuvent pas être tous pourvus de l’ensemble des aptitudes que possédait le jeune Mike Tyson. D’autre part, nous n’avons pas à prendre ce système dans son intégralité. Rien ne nous empêche d’en dégager certains éléments pour ensuite les adapter en fonction du potentiel de développement de chacun de nos athlètes. D’ailleurs, c’est de cette façon que la boxe elle-même en tant que discipline sportive évolue dans le temps. Selon nous, il va de soi que plusieurs des enseignements mis de l’avant par Cus D’Amato ont été repris et se retrouvent maintenant dans ce que la boxe est devenue.

UN HÉRITAGE PÉDAGOGIQUE

Peu de temps après l’arrivée du jeune Mike Tyson au gymnase de Catskill, Cus D’Amato a vite compris qu’il parviendrait enfin à gagner son pari. Il avait alors entre les mains le jeune athlète dont il avait sans doute rêvé et qui lui permettrait de démontrer toute la profondeur du système qu’il avait conçu. Or, comme on peut s’en douter, ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas tant la valeur de ce système que la longue et laborieuse démarche pédagogique que D’Amato a utilisée pour amener ce jeune adolescent au summum de la performance.

Muhammad Ali and Cus D'amato

Muhammad Ali and Cus D’amato

En effet, nous croyons que le génie de cet éminent entraîneur reposait plutôt sur sa capacité d’adapter et même créer divers types d’entraînement qui étaient «spécifiques» au potentiel du jeune Tyson. Au lieu de se satisfaire des drills traditionnellement utilisés, D’Amato a lui-même conçu diverses approches d’entraînement qui tenaient compte d’objectifs précis et orientés en fonction des qualités de son jeune protégé. S’il avait suivi l’approche traditionnelle, nous sommes d’avis que Mike Tyson n’aurait pas développé autant de vitesse et de puissance.

Même si nous éprouverions beaucoup de réticences quant à appliquer le système de D’Amato à l’ensemble de nos athlètes, nous reconnaissons que l’idée à la base de son système portait le germe d’un certain nombre de transformations au niveau de l’entraînement de la boxe. Dans l’esprit de ce système, il ne revient donc plus seulement à l’athlète de s’adapter à la boxe, mais aussi à la boxe de s’adapter à l’athlète. Ainsi, D’Amato a montré notamment que des entraînements spécifiques et appropriés aux qualités individuelles étaient plus efficaces qu’une approche uniforme. D’ailleurs, cela ne tient peut-être pas du hasard si dans l’état actuel de la boxe se retrouvent plusieurs des enseignements de Cus D’Amato.

UN HÉRITAGE PRAGMATIQUE

Il n’est pas facile de déterminer ce que précisément Cus D’Amato a pu léguer à la boxe. Prenons l’exemple des déplacements de coté; autrefois, les boxeurs les utilisaient occasionnellement et de façon strictement conjoncturelle. Or, de nos jours, les déplacements de coté font systématiquement partie de l’ensemble des outils techniques et stratégiques de plusieurs boxeurs de qualité. Sans l’ombre d’un doute, ce type de déplacements fait maintenant l’objet d’un entraînement spécifique, savamment planifié dans le but de l’intégrer à la stratégie globale du boxeur élite.

Il en est de même pour ce qui est de l’habileté à passer de la position de droitier à celle de gaucher et vice versa (shift). Cette habileté s’inscrit manifestement de nos jours dans une stratégie soigneusement élaborée, qu’il a fallu forcément peaufiner grâce à de longues séances d’entraînement. Cette habileté comme celle visant les déplacements de coté sont brillamment personnalisées de nos jours par un bon nombre de boxeurs. Par exemple, observons ici Vasyl Lomachenko : 

Parmi l’héritage laissé par D’Amato, peut-être pourrions-nous ajouter à la liste cette directive voulant que le boxeur ne s’immobilise pas après avoir exécuté une quelconque attaque. On entend souvent les entraîneurs y référer dans les coins des boxeurs. Mais cette directive, comme beaucoup d’autres préconisées par D’Amato, ne fait pas l’unanimité. Il faut bien avouer que son héritage a encore pour effet de nos jours de jeter une note discordante dans l’univers de la boxe.

CONCLUSION

Vous l’avez sans doute deviné! Ce deuxième article au sujet des enseignements de Cus D’Amato est loin de mettre fin à toutes nos interrogations. Tout d’abord, il reste à savoir dans quelle mesure son héritage s’écarte encore aujourd’hui de l’orthodoxie. Et aussi, qu’est ce que celle-ci peut à nouveau lui reprocher? Enfin, ne serait-il pas approprié que nous complétions notre analyse critique en y ajoutant notre touche personnelle? Aussi, bien humblement, en tant qu’entraîneurs, voici les questions auxquelles nous pourrions nous attaquer : devons-nous utiliser les méthodes mises de l’avant par D’amato? Ou au contraire, devons-nous les exclure de nos entraînements? Quelles en sont les raisons? C’est donc à ces questions que nous essaierons de répondre dans un prochain article, soit le troisième à propos de l’illustre Cus D’Amato.

One Comment

  1. norm@sparmax.com'

    Normand Grimard

    9 juin 2016 at 21 h 55 min

    Très intéressant, j’ai déjà hâte à la suite… Merci de partager Rénald!

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